IV – « El Camino de Santiago »   

2 : en route vers Compostelle, second voyage

Un commentaire ? Ecrivez-moi

 

 

Panneau de signalisation rencontré dans la campagne de Burgos (Castilla y leon)

 

 

 

 

 

IV – « El Camino de Santiago »   

2 : en route vers Compostelle, second voyage

 

 

« C’est dans la tête que l’idée du chemin germe, c’est dans le cœur que l’amour du chemin vient… Mais ce sont les pieds qui font le chemin. Dieu est pitre d’eux »

Citation de Nelly (Mai 2003), dans un livre d’or d’Azofra

 

A partir du moment où l’apprenti pèlerin emprunte les sentiers jacquaires, il s’insère de son plein gré dans le flux pèlerin qui chemine vers Compostelle. Il suivra les pas de millions de gens, et comme eux, il fera l’expérience de la marche au long cours. Tous ces individus qui marchent, se rencontrent, se croisent ou partagent cette expérience sur la route, sont de toutes nationalités, professions, âges. Avant de présenter les différents aspects dudit voyage, je souhaite exposer brièvement les quelques chiffres se rapportant au pèlerinage. Mais les statistiques qui vont suivre, proposées par le site Internet officiel de la cathédrale, ont cependant une limite et ne couvre pas le phénomène dans son entier. Ces dernières ne prennent en compte que les individus ayant obtenus la Compostella, et ceux qui se sont accordés à participer au recensement.

Beaucoup de pèlerins ne tiennent pas ou plus compte du titre de Compostella : soit parce qu’il ne considère pas ce papier comme révélateur de leur démarcheJe rappelle que la Compostella est le certificat remis par l’office des pèlerins, qui prouve que le détenteur a effectué la pérégrination. Cependant, beaucoup de pèlerins attribuent au crédencial une valeur plus significative qu’à cette dernière. Sujet qui sera traité dans le prochain chapitre. ; soit parce qu’il en sont déjà à plusieurs pèlerinages à leur actif. Ce dernier cas représente bien la situation de trois pèlerins espagnols rencontrés à Roncevaux au Mois de Mars : après avoir effectué le pèlerinage pour la neuvième fois ensemble, ces trois amis ne prennent plus la peine de se rendre à l’office du pèlerin pour demander leur Compostella. Le cas de Rolland, propriétaire d’une auberge privée à Azofra, présente aussi le fait que certains pèlerins ne portent plus beaucoup d’intérêts au titre de Compostella. Celui-ci a effectué le pèlerinage de nombreuses fois, en empruntant à chaque fois un itinéraire différent. Il m’a expliqué lors d’une conversation qu’il attribuait beaucoup plus de significations au crédential qu’à la Compostella, car cette dernière ne représentait pas, pour lui, l’importance des chemins traversés, du temps passé sur la route. De plus, ne sont pas pris en compte dans ces statistiques les pèlerins n’ayant pu se rendre à Compostelle.

Par Ailleurs, les statistiques proposées par le site Internet de la cathédrale ne présentent pas celles de l’année 2002.Le flux pèlerin est constant tout au long de l’année, et subit une recrudescence d’Avril à Octobre.

 

Mois

1989

1990

1.991

1992

1993

1994

1995

1996

1997

1998

1999

2000

2001

2003

Janvier

0

8

5

15

272

33

56

39

38

49

280

197

146

131

Février

20

40

36

11

718

15

60

100

49

103

649

204

123

176

Mars

122

13

50

138

1.024

166

164

351

520

132

5.560

307

453

690

Avril

34

80

50

303

8.038

469

711

623

680

1.077

8.666

2.538

2.590

4.013

Mai

216

272

286

382

6.079

518

860

1.047

1.408

1.750

10 . 724

3.184

3.966

6.351

Juin

195

323

376

625

5.899

971

1.410

1.800

2.297

2.803

13.461

5.715

6.802

8.817

Juillet

1.905

1.811

2.681

3.196

28.000

5.378

6.307

7.492

7.931

8.554

34.560

13.355

15.198

16.353

Août

2.802

1.711

2.516

3.450

27.500

5.283

6.752

7.762

7.897

9.800

45.660

17.660

19.836

21.795

Septembre

307

405

867

1.172

13.216

2.053

2.085

2.686

2.858

3.472

21.700

7.438

7.671

10.031

Octobre

135

209

340

387

5.699

722

1.133

1.099

1.217

1.735

10.280

3.250

3.419

4.871

Novembre

15

34

38

57

1.226

165

192

166

205

521

3.061

688

865

928

Décembre

9

12

29

28

1.765

96

91

53

79

130

3012

468

349

458

Total

5.760

4.918

7.274

9.764

99.436

15.869

19.821

23.218

25.179

30.126

154.613

55.004

61.418

74.614

Tableau statistique du site Internet officiel de la cathédrale de Compostelle : nombre de pèlerins ayant reçus la Compostella de 1998 à 2003(excepté 2002) en fonction des mois de l’année

 

La répartition des arrivées à Compostelle du mois de Janvier oscille entre 0 à 0,2 % des arrivées totales de 1989 à 2003. Pour le mois de février, elle oscille entre 0,3 et 0,4 % des arrivées totales. Au mois de Mars, elle oscille entre 0,3 % et 0,9 %. Au mois d’Avril, elle oscille entre 0,6 et 5,4%. Au mois de Mai, elle oscille entre 3,8 et 8,5 %. Pour le mois de Juin, elle oscille entre 3,4% et 11,8%. Pour le Mois de Juillet, elle oscille entre 22% et 33,1%. Au mois d’Août, elle oscille entre 29% et 48,7%. Pour le mois de Septembre, elle oscille entre 5,3% et 13,4%. Au mois d’Octobre, elle oscille entre 2,3% et 6,5%. Pour le mois de Novembre, elle varie de 0,3% à 1,2%. Enfin, pour le mois de Décembre, elle varie de 0,6% à 0,15%. On observe bien que les mois Janvier et Février sont les mois les moins représentatifs de l’arrivée des pèlerins à Compostelle ; Et inversement, les mois de Juillet et Août sont les mois les plus représentatifs. Il ne faut pas oublier que l’on parle ici de l’arrivée des pèlerins à Compostelle, et non de leur départ. Si les mois les plus chaud de l’année accueillent la majorité des pèlerins, la plupart d’entre eux sont sur les routes depuis un, voire plusieurs mois.

La période d’été est donc celle qui canalise la plus grosse partie du flux pèlerin. Comme vous pouvez le constater sur le diagramme suivant, le nombre de pèlerins augmente chaque année, avec un pic significatif pour les années saintes.

 

Tableau Statistique du site Internet officiel de la cathédrale de Compostelle : diagramme du nombre de pèlerins ayant obtenue la Compostella par année

 

Voici la répartition des pèlerins selon leur profession. On remarque une importance des catégories étudiants / professeurs, puis celle des techniciens et professions libérales et enfin, celle des employés. Les retraités sont aussi fortement présents. Il semblerait que la répartition des pèlerins par profession soit relativement comparable à celle rencontrée dans la population française, ou encore espagnole. Sur ce, je n’émets qu’une simple hypothèse qu’il serait bon de confirmer ou non plus en détails.

 

Profession

1991

1992

1993

1994

1995

1996

1997

1998

1999

2000

2001

2003

Sans emploi

165

197

4.489

301

428

508

603

670

9.527

1.779

1.668

2.94

Directeur

291

382

221

54

93

107

130

269

904

245

510

544

Employé

671

769

8.917

1.245

1.528

1.674

2.061

2.106

20.097

6.465

6.291

8.163

Etudiant

2.939

3.999

47.745

6.558

7.586

8.997

8.974

9.531

58.854

15.491

17.073

19.060

Fonctionnaire

283

613

4.821

739

1.045

1.005

1.100

1.425

9.255

3.338

2.934

3.620

Professions libérales

802

1.335

9.672

1.540

1.932

2.313

3.075

4.396

16.435

6.382

7.556

9.192

Ouvrier

288

247

6.532

1.073

1.210

1.145

1.142

1.495

10.013

3.742

4.277

5.109

Professeur

712

802

5.314

1.386

1.675

2.128

2.291

2.784

9.197

5.040

5.556

6.775

Religieuse

68

107

493

74

65

104

66

131

1.255

82

121

132

Technicien

393

413

5.455

1.415

2.181

2.555

3.017

4.537

11.280

6.536

7.854

9.817

Prêtre

89

113

513

167

187

249

213

269

236

487

618

891

Retraité

193

272

996

498

729

1.023

1.275

1.852

5.888

3.951

4.832

6.928

Autres

2

0

976

199

270

34

357

1.014

1.575

5.307

1.796

2.245

Non compté

378

515

3.292

614

892

1.376

875

154

97

110

4

2

Total

7.274

9.567

99.436

15.863

19.821

23.218

25.179

30.126

154.613

55.004

61.418

74.614

Tableau statistique du site Internet officiel de la cathédrale de Compostelle : répartition des pèlerins par professions et par années (exceptée 2002)

 

Les nationalités les plus représentées parmi les pèlerins sont les nationalités espagnole, allemande, française et italienne. Je rappelle que l’office de la cathédrale ne tient des statistiques en rapport avec les nationalités autres qu’européenne, américaine et australienne que depuis 99. Jusque là, elle n’a pas pris en compte le peu de pèlerins étranger à l’Europe Occidentale. De plus, ce n’est pas une classification exhaustive.

 

Pays

1989

1990

1991

1992

1993

1994

1995

1996

1997

1998

1999

2000

2001

2003

Espagne

3.367

2.731

4.927

7.003

94.343

11.680

14.064

16.508

17.508

20.112

135.852

37.069

39.429

44.430

France

967

486

490

492

1.248

867

1.202

1.452

1.729

2.169

4.016

3.926

4.278

5.157

Allemagne

648

561

751

862

866

995

1.209

1.599

1.545

1.833

2.606

2.833

3.693

5.967

Italie

212

300

130

188

312

299

484

628

470

842

1.597

1.865

2.601

4.210

Belgique

240

267

357

310

503

512

773

589

759

816

1.048

1.136

1.118

1.155

Hollande

109

180

213

241

302

338

416

561

716

754

992

843

974

1.252

Suisse

61

90

115

148

151

164

132

205

271

293

456

428

547

643

Angleterre

62

108

133

140

292

3

407

282

257

538

770

754

982

1.223

USA

22

36

28

63

262

74

273

309

1

711

1.642

-

1.571

1.532

Australie

25

21

32

61

70

83

165

121

168

227

293

562

794

1.220

Portugal

7

7

4

46

211

43

84

72

87

198

1.144

579

974

1.658

Irlande

0

0

0

0

0

0

0

0

0

0

176

172

306

421

Reste de l’Europe

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

378

244

353

1.595

Áfrique

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

43

44

72

147

Amérique du Sud

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

2.544

2.172

2.147

1.617

Canada

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

1.642

1.490

629

1.030

Asie

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

192

117

133

309

P. Nordique

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

616

540

-

1.003

Océanie

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

117

721

3

379

Autre

38

95

77

200

876

805

612

892

1.668

3.792

131

9

-

-

Tableau statistique du site Internet officiel de la cathédrale de Compostelle : Répartition par nationalités et par Année (exceptée 2002)

 

1 - Comment se gère le passage de l’ordinaire à l’extraordinaire

 

Comme nous l’avons vu, la préparation au pèlerinage nécessite une organisation pratique. Mais celle-ci va de pair avec un conditionnement individuel, afin de permettre à l’apprenti pèlerin de quitter son univers sans trop de difficultés, pour glisser petit à petit dans celui du pèlerinage. Cette transition commence à la décision de partir, et finit, en général, quelques jours après le départ, sur la route. L’appréhension du voyage traduit bien une partie des difficultés à se délier de son environnement proche : Comment peut-on nous joindre ? Restons-nous solitaire ? Trouvons-nous suffisamment de points de ravitaillements, de lieux de repos ? Peut-on garantir une hygiène quotidienne ? Risque-t-on de s’égarer ?...

Chacun se constituera alors, dès la décision de partir prise, une sorte de « stratégie  personnalisée », c’est-à-dire un ensemble de dispositions suffisantes, pour permettre cette transition entre un mode de vie ordinaire et un mode de vie extraordinaire. Cette stratégie consiste en la mise en place d’un système d’accommodement, configuré par les objectifs de l’individu, son projet, ses aptitudes personnelles et physiques, mais aussi en fonction de ses attaches familiales, professionnelles, sociales,... Lorsque l’on part, il faut pouvoir concilier son projet à sa situation actuelle, permettre l’introduction d’une problématique pèlerine dans sa trajectoire de vie. Cette stratégie aura donc une double fonction : permettre à l’apprenti pèlerin d’élaborer des conditions de départ qui lui semblent les plus appropriées, en fonction de son expérience ; tout en formatant un cadre de transition personnalisé, pour que ce passage d’un mode vie ordinaire à un mode de vie extraordinaire, soit en accord avec la problématique pèlerine de l’individu, mais aussi avec les obligations qu’il a engagées dans sa vie courante et qu’il se tient de respecter.

 

Cette tactique, qui pourrait être parfois assimilée à une sorte de paradeIl faut concevoir ce terme dans le sens : fait de parer une action et de mettre en place une réaction immédiate et efficace . , permet à l’apprenti pèlerin de gérer ce temps de transition, en contrôlant les différentes étapes d’imbrication et de séparation des deux modes de vie. Prenons deux exemples pour comprendre, celui de Pierre, menuisier, Français de 46 ans ayant effectué le pèlerinage en 96, et celui d’Enrique (cité plus haut). Pierre est parti de chez lui, en l’occurrence St Gilles (Gard), le 25 Mai 1996, après une préparation qui a duré environ huit mois (la décision de partir fut prise aux alentours du mois de Septembre 95). Lors de celle-ci, il a réussi à négocier avec son employeur un temps d’inactivité, pour une durée de 2 mois. Lorsque le départ est arrivé, il a organisé cette transition en trois temps. Premièrement, il a décidé d’inviter sa famille, ses amis, collègues et autres voisins pour un pot de départ. Sur ce, il se mit en route avec une partie de sa famille et de ses amis, l’accompagnant quelques heures, jusqu’en fin d’après midi. Ensuite, il fit halte avec sa femme seulement, chez un couple d’amis à lui en fin de journée – ayant déjà effectué le pèlerinage quelques années auparavant. Le lendemain matin, il repartit en compagnie de sa femme et de ses amis, qui l’accompagnèrent pendant trois jours. A la fin des trois jours, sa femme le suivit encore pendant deux jours, avant de le quitter aux portes de Montpellier. La stratégie agit ici en amont et en aval du départ, tant sur les plans professionnel, social et familial, que sur l’expérimentation des premiers temps de marche.

 

 

Lors de cette transition, Pierre a mis en place un système d’accommodement lui permettant de concilier sa vie professionnelle et sa vie familiale avec son projet, ainsi que de séquencer les temps d’imbrication et de séparation de ces derniers :

  • prendre un congé spécial pour deux mois, lors de la mise en place du projet
  • effectuer une séparation souple avec sa vie sociale, étalée sur 4 jours de marche
  • effectuer une séparation souple avec sa vie de famille, étalée sur 6 jours de marche

De plus, il a vécu cette transition en profitant pendant trois jours de l’expérience de ses amies (ayant déjà effectués le pèlerinage), et par là même, compensé son inexpérience en la matière. Pierre a pu réaliser son projet en mettant en place une stratégie personnalisée, qui a facilité son détachement provisoire, palier par palier, sur les différents plans professionnel, social, et familial, sans les remettre en question définitivement ; il a favorisé son adaptation à ce nouveau mode de vie, en vivant ses premières expériences de marche accompagnée, fort d’une amitié rassurante.

Enrique a suivi un parcours un tant soi peu différent. Il est parti de Saint-Jean-Pied-de-Port, seul, sans accompagnement, par choix. Il a su mettre en place un système d’accommodement appliqué à sa situation, visiblement différent de Pierre. Ayant choisi d’effectuer une transition nette entre son mode de vie et son pèlerinage, il quitte son emploi, son appartement et sa situation sociale, pour se consacrer à son projet. Peu sûr de lui, mais déterminé, il se lance dans l’aventure le 1 er Mars 2004, après deux mois de préparation. Enrique a su s’adapter à ce changement, en vivant ce temps de transition incertain avec d’autres apprentis pèlerins. Il a tissé des relations dès la veille du premier jour de marche. Il n’a pas hésité à partager, à mettre en commun cette première expérience, ce qui lui a permis de gérer ses temps d’imbrication et de séparation entre sa vie avant et après le départ, avec un peu plus d’assurance, sinon d’assistance mutuelle face à l’inexpérience. Sa stratégie s’est donc constituée au fur et à mesure, dès qu’il a quitté sa vie courante, sans perdre pour autant sa qualification première : servir d’appui stable sur lequel il forgera sa première expérience du pèlerinage et de la marche au long cours.

Ce tableau nous montre bien que la stratégie mise en place par Enrique, ne sert pas ici à l’élaboration de paliers de transition, afin d’effectuer le passage en douceur. Il a choisi volontairement de distinguer les paramètres de sa vie courante, à ceux de ses premiers pas sur la route. Sa stratégie sert de filtre net, en distinguant dans son entreprise, vie courante et pèlerinage. De plus, il décide, de partager les premières expériences, ou plutôt de mettre en commun son inexpérience avec d’autres. Surtout lorsque l’on sait que la première étape de marche est une des plus difficiles (en l’occurrence le tronçon qui sépare Saint-Jean-Pied-de-Port à Roncevaux), et qu’il doit faire plus de trente kilomètres en montagne, avec la neige qui le guette, sans préparation au préalableRappelons-nous qu’Enrique a souhaité, lors de la mise en place du projet, faire l’impasse sur la préparation physique (voir la partie se consacrant à la mise en situation).. Le partage de l’expérience avec d’autres apprentis pèlerins s’est alors présenté naturellement sous forme de parade. Le jour du départ, il est parti avec trois autres apprentis pèlerins, novices en la matière, comme lui. Ils ont communément admis de marcher ensemble pendant les premiers kilomètres, afin de limiter les risques, ou plutôt de supporter l’appréhension face à cette première étape assez difficile.

Ces deux exemples complètement différents, nous présentent deux cas extrêmes dans l’élaboration de cette stratégie. Il faut simplement garder à l’esprit que cette stratégie personnalisée permet de faciliter le glissement provisoire d’un mode de vie à l’autre, en constituant un système d’accommodation qui intègre les obligations des deux modes de vie. Pour Pierre, le choix de ne pas se séparer définitivement de son ancienne vie, l’a confronté à certaines obligations : se séparer temporairement de son travail, de sa famille, de ses amies… Mais cette entreprise lui a demandé de s’adapter à de nouvelles conditions de vie, sensiblement différentes de l’ancienne : une marche quotidienne, dormir et se procurer sa nourriture dans un cadre non habituel… Il a donc mis en place un système lui permettant d’effectuer la transition, en respectant sa volonté de ne pas partir sans tout quitter, tout en lui laissant le temps de s’adapter à ce nouveau rythme de vie complètement différent.

Pour Enrique, le choix de se séparer clairement avant le pèlerinage, de sa vie professionnelle ainsi que de mettre en suspens le reste de ses activités et de ses relations, a énormément simplifié son intégration dans ce nouveau mode de vie. Il s’est complètement immergé, sans mélanger son ancienne et sa nouvelle vie. La mise en place du pèlerinage, lui a aussi demandé de s’adapter. Enrique a donc trouvé une solution au moment voulu, pour faciliter cette transition, en s’appuyant sur le partage de son inexpérience avec d’autres apprentis pèlerins.

Cependant, ces deux derniers exemples présentent une situation de transition où l’apprenti pèlerin décide d’entreprendre son premier voyage en une seule fois. Enrique et Pierre ont pris les dispositions nécessaires, afin de mener à bien leur expérience du pèlerinage au long cours, d’un seul coup. Mais de plus en plus, il arrive qu’un individu souhaite effectuer son pèlerinage en plusieurs fois. Soit, parce que le faire entièrement implique une incompatibilité avec sa vie courantePar exemple une profession, des études ou une vie de famille pour lesquelles le fait de s’absenter trop longtemps est impossible… ; soit parce qu’il ne peut, ou ne se sent pas de l’effectuer en une seule fois, pour des raisons liées aux capacités physiques que l’expérience engage. Dans ces divers cas, la stratégie mise en place lors de la transition, ou plutôt des transitions répétitives, sera élaborée de la même façon que celle des individus effectuant le pèlerinage en une seule fois. A la différence près, qu’à chaque voyage, l’individu se libérera de plus en plus des appréhensions et autres attributsLe fait d’être déjà partis, permettra à l’individu de s’organiser plus rapidement, puisque celui-ci a déjà effectué les premières démarches préparatoires auparavant. Il aura en plus l’expérience d’un premier départ, et le temps d’analyser ses erreurs pour en tirer des conclusions, avant le prochain voyage. inhérents à l’expérimentation d’un premier départ. Lors de ces transitions consécutives, il mettra en place sa propre stratégie, qu’il actualisera et redimensionnera au fur et mesure, départ après départ. Le cas de Philippe, célibataire Français de 33 ans, artisan à son compte, montre bien cette situation. Voilà bientôt plus de deux ans qu’il consacre une partie de ses vacances à l’entreprise du pèlerinage, de Tours à Compostelle. Il s’organise de façon à pouvoir effectuer le parcours, par tronçon d’une semaine, à chaque fois. Sa stratégie consiste à effectuer une transition de plus en plus nette au fil des ans en tentant de limiter le temps d’adaptation physique à chaque départ, afin de profiter au maximum du peu de temps qu’il lui est imparti, pour se consacrer à son projet. Il a d’ailleurs mis en place un entraînementSon entraînement consiste se mettre en situation de marche dès qu’il le peut, afin de mieux contrôler ses capacités physiques et connaître les limites de son corps. Il profit de la plupart de ses week-ends et des jours fériés pour s’adonner à la marche en plein air. suite à ces deux premiers séjours, afin d’optimiser, selon lui « le temps qu’il faut pour s’habituer au pèlerinage ». Ce qu’il m’explique d’ailleurs clairement lors d’un entretien : « tu vois, à chaque fois que je repars, j’essaye de profiter de ce que j’ai appris lors de mes excursions d’avant… C’est sûr qu’il faut un temps pour se réadapter au chemin. Moi, je veux pouvoir en profiter un maximum, surtout parce que j’ai qu’une semaine à chaque fois pour marcher. Alors je m’entraîne, tout le temps, dès que je peux, pour être en pleine forme dès que je prend mon sac et que je retourne là où j’ai quitté le chemin la dernière fois ».

La situation professionnelle de Philippe l’oblige à séquencer son pèlerinage en plusieurs fois. Mais il n’est pas le seul dans cette situation et d’autres s’organisent de la même façon, pour des raisons différentes. Aussi, rappelons nous le cas de ce couple allemand (cité dans le chapitre précédent), qui a décidé de diviser le pèlerinage en morceaux, effectués tous les six mois. Le mari, prénommé Hans, est dans l’incapacité de fournir un effort physique trop soutenu sur sa jambe droite, suite à un accident de moto quelques années auparavant. Il a cependant décidé de mener son projet à terme, avec l’assistance de sa femme prénommée Michèle. Lors de leur départ tous les six mois environ, ils mettent en place une stratégie consistant à redoubler de prudence lors des premiers jours de marche, afin de réhabituer la jambe de Hans à une marche soutenue. Cette transition présente ici une situation pratiquement inverse de celle de Philippe. Hans et Michèle n’ont pas de restrictions professionnelles les empêchant de mener leur projet à terme (ils sont à la retraite tous les deux), seulement il y a le problème de santé de Hans. Ce dernier met en place à chaque nouveau départ, un temps de transition de plus en plus long, afin que sa jambe puisse le soutenir le plus longtemps possible. Sa stratégie consiste à réduire ses premiers temps de marche à quelques kilomètres par jours, et prendra une pause de plus en plus longue, toutes les demi-heures. Plus le temps avance, et plus il est obligé de faire attention.

Le passage ente la vie courante et le pèlerinage s’opère finalement de manière particulière, selon chaque cas de figure. Souvent, cette étape s’exécute en obligeant l’individu à se dégager de ses habitudes et obligations quotidiennes, pour en découvrir de nouvelles. Il devra alors organiser sa préparation par rapport au temps et au nombre de kilomètres qu’il souhaite effectuer ; mais aussi en fonction de la transition qu’implique ce changement plus ou moins radical dans son mode de vie. Ce passage sera alors garanti par l’élaboration d’une stratégie personnalisée, qui coordonne et/ou régule les actions systémiques des deux modes de vie, pendant le temps de transition. De cette façon, la stratégie permet à l’individu de mettre toutes les chances de son côté afin de mener son projet à terme. Surtout, elle permet de glisser à son rythme, dans un mode de vie extraordinaire, qui favorise l’évolution de la problématique pèlerine.

 

2 - Le pèlerin et le chemin 

 

Lors de ce pèlerinage, marcher est le mot d’ordre. On marche vers Compostelle, vers la prochaine étape du jour, seul, en groupe, avec aisance ou difficulté… Toutes les occupations sont organisées autour de cette marche, à laquelle l’individu consacre la majeure partie de sa journée. La marche pèlerine semble renvoyer à un temps de pur présent (Julia, 1997 : 31), un temps plus humain, qui force l’individu à cadrer ses occupations sur son rythme biologique. On marche, on s’arrête, on se repose, on se restaure... Le marcheur est dans un temps ralentit à la mesure du corps et du désir (Le Breton, 2000 : 28).

Le type de marche au long cours est l’articulation centrale de la pérégrination. Si l’on peut arriver à Compostelle en une seule journée d’avion, en revanche, la marche implique un temps de voyage beaucoup plus long. L’individu mettra plusieurs jours, voire plusieurs mois pour arriver en marchant. C’est cette dissection du chemin en étapes, jour après jour, qui inscrit le pèlerin dans un temps de pur présent, en canalisant quotidiennement ses ressources énergétiques sur la marche. Pendant le pèlerinage, il se lève, se prépare… et marche. Même s’il souhaite faire autre chose, il le fera, mais principalement à pied.

Comment se passe cette utilisation quotidienne du corps ? Comment se déroule tous ces jours de marche ? Ou plutôt, comment l’individu se construit-il une sorte de nouveau quotidien, organisé autour de cette dimension du long cours ?

Pour répondre à ce questionnement, je m’appuierai sur les observations effectuées sur le tronçon qui sépare Saint-Jean-Pied-de-Port à Compostelle : El Camino Francès.

El Camino Francès : présentation de l’itinéraire

Les régions traversées par le Camino Francès sont profondément marquées par la présence du flux pèlerin. Pour certains villages, il est même une des principales ressources. Le « Camino », comme l’appellent les Espagnols et les pèlerins l’empruntant, est une succession de routes, chemins,…, qui passe principalement par sept provinces d’Espagne :

  • Navarre, Rioja
  • Burgos, palencia, Leon (Castille)
  • Lugo, la Coruna (Galice).

On peut diviser le paysage géographique de ces provinces en trois parties, représentées approximativement par : la Navarre et la Rioja, la Castille, et enfin la Galice.

Cette distinction en trois temps est due à la géographie des lieux traversés.

  • La première partie du Camino (qui traverse successivement la Navarre puis la Rioja) commence à la frontière entre la France et L’Espagne et s’étale jusqu’à Burgos. Le type de Chemins rencontrés est fortement influencé par une zone montagneuse entre Saint-Jean-Pied-de-Port et Pampelune, puis se poursuit dans une altitude plus ou moins modérée jusqu’à Burgos. Après Pampelune, le climat rencontré est plutôt continental, jusqu’à Burgos.
  • La deuxième partie commence à la sortie de Burgos, traverse la Castille, jusqu’à Astorga. Cette zone a la particularité d’être rectiligne et majoritairement plate. Le climat est sec et aride. Les routes sont désertes et exposent les pèlerins à l’agressivité du soleil de cette région. Cette partie est réputée pour son manque d’infrastructure, entre Burgos et Leon.
  • La troisième partie commence vers Astorga jusqu’à Compostelle. Elle traverse la Galice, et propose une ascension au niveau d’O’Cebreiro. Le climat est plutôt méditerranéen. Cette région s’oppose à la Castille par son abondance de verdure, de forêts, de champs de pâturage, ainsi que par la mise en place d’une infrastructure importante pour accueillir les pèlerins, près d’O’cebreiro.

Les chemins de Compostelle empruntent différentes sortes de sentiers tout au long de ces trois parties. Voici un échantillon des principaux sentiers rencontrés :

  • Navarre et Rioja :
Chemins de Campagne
Routes
Chemins de MontagneAu mois de Mars, la partie entre Saint-Jean-Pied-de-Port et Pampelune était impraticable à cause de la neige. Mais on observe une différence à partir du mois de Mai, quand celle-ci a fondu
Chemins détrempés
  • Castille :

Sentiers longeant les nationales et départementales ou traversant les campagnes de Castille  

  • Galice :
Sentiers
Routes
sentiers de forêt
sentiers de colline

Tous ces chemins sont empruntés quotidiennement par les pèlerins, et façonnés par les régions qu’ils traversent. Leur point commun, est le balisage effectué pour suivre la direction de Compostelle. Ce balisage amène les pèlerins à effectuer un jeu de piste à l’échelle nationale, sur plus de 780km. Tous apprennent à reconnaître les signes qui les mettent sur le bon chemin, suivant la région qu’ils traversent. Voici les deux marques les plus présentes sur le chemin :

Flèche jaune au niveau du tronc

Plaque mettant en scène la coquilleThéoriquement, la pointe de la coquille est censée montrer la direction. Mais elle est, suivant le lieu, souvent accompagnée d’une flèche jaune pour indiquer la direction.

Ces signes sont les plus fréquents en dehors des zones d’habitations. Ils seront accompagnés suivant les régions et les moyens dont elles disposent, d’une marque de reconnaissance personnalisée, en rapport avec l’imagerie jacquaire : la coquille, le pèlerin… Tous ces signes sont présents à plus ou moins grande distance, et les pèlerins apprennent à être attentifs à la moindre marque supposée le mettre sur le bon chemin. La région la moins balisée est la Castille. Pour deux raisons : les chemins souvent sont rectilignes, et il est difficile de se perdre si l’on suit les sentiers ; de plus, elle concentre la majorité de ses fonds disponibles pour le patrimoine jacquaire sur des points ciblés, comme la ville de Sahagun (par exemple). La Galice, la Navarre et la Rioja ont mis en place un système de balisage personnalisé :

  • La première partie du Camino est marquée par la mise en place de panneaux touristiques indiquant le passage et la direction des sentiers.

Panneaux de signalisation complétant le balisage des sentiers (Navarre Rioja)

  • La Galice est la partie du Camino la mieux balisée, jusqu’à quelques kilomètres de Compostelle. L’arrivée en ville est une expérience d’autant plus troublante qu’elle n’est que très peu balisée jusqu’à la cathédrale, par rapport au reste des sentiers. La Galice investit une partie de ses fonds disponibles pour le patrimoine jacquaire dans le balisage des itinéraires et la construction de gîtes d’étapes. Elle a notamment mis en place des bornes décomptant les kilomètres séparant de CompostelleCe balisage est mis en place tous les 500 mètres. Il se trouve qu’une erreur d’estimation est constatable, et le comptage des kilomètres n’est pas exact. . Elle propose en plus le balisage des itinéraires praticables pour les cyclistes.

Bornes Panneau de signalisation pour les cyclistes

Applications de la marche au long cours

Je souhaite maintenant présenter le quotidien du pèlerin sur la route. Cette partie concerne le pèlerin qui effectue sa pérégrination à pied. Celui-ci doit se familiariser avec cette marche quotidienne, apprendre à décrypter les signes de fatigue que lui soumet son corps. N’oublions pas que la marche pèlerine implique de supporter un poids inhabituel supplémentaire - en l’occurrence le sac à dos – pendant de longues heures. En théorie, chacun se fixe un propre rythme de marche… Souvenons-nous que dans sa préparation, l’apprenti pèlerin a plus ou moins défini des étapes quotidiennes, et séquencé son pèlerinage. Mais la première expérience qu’il tirera de ses marches quotidiennes, c’est qu’il est très difficile, une fois en route, de respecter fidèlement la planification de son trajet. Car ce qu’il a vécu par procuration dans les guides (ou ailleurs) pendant l’étape préparatoire, qu’il aura planifié sur des dizaines de jours, se présente maintenant à lui sous forme de kilomètres interminables. Au début du voyage, il y a un rêve, un projet, une intention. Mais ceux-ci se confrontent dès les premiers temps, à la réalité du long cours. Efforts constants, blessures non cicatrisables, fatigue quotidienne… Lors de l’apprentissage de la marche pèlerine, l’individu se confrontera un moment ou l’autre, à cet état de souffrance corporelle, et/ou de surmenage physique. Marcher sur des centaines de kilomètres, implique de mettre en pratique une surveillance constante de son corps, être à l’affût de la moindre blessure qui pourrait s’infecter sans soins. A Burgos, j’ai rencontré un pèlerin soutenu par des béquilles, qui prenait le bus pour rentrer chez lui. Il sortait juste de l’hôpital où il avait effectué un séjour d’une semaine, dû à une infection causée par des ampoules, qu’il n’avait pas pris la peine de soigner. Le frottement de ses chaussures mal adaptées à ses pieds, a mis à vif ses plaies, et la transpiration a simplement infecté le tout. Fermement décidé à avancer sans se préoccuper de ses blessures, son voyage s’est arrêté brusquement une semaine après son départ, par un rapatriement d’urgence à l’hôpital et une opération, suite à ses blessures. Si la problématique pèlerine fait avancer l’individu vers Compostelle, la marche lui rappelle que son corps est le moyen de transport et qu’il doit être entretenu pour être au meilleur de sa forme, de sa technicité. Car la marche est un mode de connaissance qui rappelle la signification et le prix des choses (Le Breton, 2000 : 33). Depuis son départ jusqu’à son arrivée, le pèlerin passera par différents états physiques, qui le pousseront à un moment ou à un autre, à adopter un rythme de marche spécifique.

La première semaine de marche est souvent celle où l’individu fait connaissance avec toutes ces émotions du corps. Même une préparation intense ne peut faire échapper à cette situation. C’est ici que la dimension du long cours prend son premier sens, comme pour rappeler au pèlerin qu’il n’y a rien sans rien. Pour Enrique, par exemple, la première journée s’est terminée assis sur un banc du refuge de Roncevaux, avec une impossibilité de se relever tant ses jambes et ses épaules étaient douloureuses. Cette première confrontation avec la marche au long cours, semble amener le pèlerin à se diriger plus vers le prochain village, le prochain refuge… que vers Compostelle. Ce qui n’empêche pas celui-ci de continuer. A Puente la Reina, j’ai recueilli la citation d’un Canadien dans un livre d’or de l’auberge, qui paraissait très enthousiasmé par son périple, malgré l’adaptation qu’impose le pèlerinage. « Une première journée sur le sentier. Pampelune → Puente la Reina, WOW !!!Le rêve se réalise ! Première journée très difficile mais très belle, très difficile, très exigeante, très…PARFAITE ! Il faut vivre ses rêves !J’ai tenté de conserver le texte rapporté par le livre d’or tel quel, en respectant du mieux possible la typographie employée par l’auteur.». Cette citation montre bien que lors des premiers temps de marche, celle-ci pousse la résistance du corps au maximum.

Il faudra donc un certain temps d’adaptation à la marche, qui s’étale à plus ou moins à court terme selon les capacités de chacun. Lors des premiers pas, chaque pèlerin interrogé m’a affirmé mettre en place une série d’essais, et tester différentes façons de marcher. J’ai pu aussi constater qu’un rythme de marche s’instaure naturellement en fonction des émotions du corps ressenties. Lorsque la douleur ou la fatigue musculaire se fait sentir, les pas du pèlerin ont tendance à devenir de plus en plus petits, chaque pas semble se dérober sous le poids. Et réciproquement, lorsque le pèlerin commence la journée, qu’il se sent d’attaque, l’amplitude de ses pas semble revenir à un espacement adapté à sa morphologie. Il ne faut pas oublier que le principe de la marche au long cours, affiche une différence fondamentale avec la randonnée : la transformation durable du rythme de vie. Si le randonneur force le pas, il pourra sûrement se rétablir chez lui ou dans un environnement familier. Pour le marcheur au long cours, il devra se rétablir en cours de route. Ce type de marche implique une endurance quotidienne, et le rythme de marche se verra alors affecté tant par la période de marche, du jour, du terrain, de la météo, du poids transporté, que par cette dimension constante d’efforts physiques.

Le bâton peut présenter ici une aide précieuse. La marche pèlerine n’oblige pas l’individu à l’utilisation de celui-ci, mais cependant, il peut s’avérer être d’une aide non négligeable tant pour les temps de marche que pour les temps d’arrêt. Il permet de répartir le poids total transporté pendant la marche sur trois points d’appui au lieu de deux, et tempère aussi l’effort qu’accentue le niveau d’une pente (en montée et en descente). Pour le reste, celui-ci peut servir de point d’appui lors des temps d’arrêt où l’on ne pose pas son sac, ou encore de porte-manteau (par exemple) pendant les pauses où l’on s’assoit. Il s’utilise aussi comme un outil pour tester tel ou tel type de sol, repousser les plantes et autres objets indésirables ou se rattraper lors d’une chute.

Chacun estime cet outil nécessaire ou non, et l’utilise en fonction de ses besoins et de ses habitudes. Lors de la préparation, s’il pense que le bâton est nécessaire, le pèlerin s’en choisira un, soit en bois, soit dans une matière alternative qu’il se procurera dans la nature ou en magasin. Dans le reste des cas, l’apprenti pèlerin ou le pèlerin n’ayant jamais utilisé ce type d’objet, pourra se le procurer en cours de route, et choisir celui qui correspond le plus à ses attentes pratiques et esthétiques. Car le bâton a, bien sûr, un rôle pratique déterminant son utilisation, mais il doit aussi correspondre à des critères esthétiques, parfois symboliques, propres à l’individu et intégrer sans encombre son paquetage. Si tous se retrouvent dans le fait de choisir un type de bois ou de matière alternative robuste, chacun déterminera sa longueur, et le façonnera selon ses propres goûts, en le laissant nature, le sculptant, le gravant… Par exemple, deux pèlerins espagnols - amis de longue date - nommés Corro et Antonio (rencontrés à Roncevaux), ont façonné leur propre bâton qu’ils ont taillé dans la nature avant de partir. Ils ont sculpté une coquille à même le bois, ainsi que gravé les noms de tous leurs proches, le long du bâton. Ils ont fini par le consolider en appliquant une couche de vernis, et en taillant l’extrémité du bâton en contact avec la route.

Ce bâton de pèlerin est un signe caractéristique que l’individu pérégrine, tout comme la coquille portée autour du cou ou sur le sac. Selon Antonio et Corro, il doit être personnalisé à l’image de son propriétaire, car il est la représentation symbolique de ce qu’ils accomplissent. Il n’est pas seulement un des attributs identitaires du pèlerin, il véhicule un sentiment, une volonté, une attente de ceux qui les accompagnent par la pensée. Cette interprétation est loin de s’appliquer à la majorité des pèlerins, mais pour ces deux amis, cette matérialisation d’une partie de la problématique pèlerine à travers ce bâton, leur permet de se rappeler pourquoi ils sont là, à chaque instant passé sur la route. Pour les autres, ce bâton reste un atout principalement fait pour la marche, même si parfois il s’avère participer à la construction de l’image idéale que l’utilisateur se fait du pèlerin modèle. Enrique a testé plusieurs morceaux de bois ramassés sur la route avant d’en choisir un. Amanda a choisi de marcher sans bâton au départ, estimant qu’un pèlerin n’avait pas forcément l’obligation d’utiliser ce type d’objet. Elle a fini par en adopter un, après s’être rendue compte de l’utilité de celui-ci. Stephan, a choisi deux bâtons en fibre de carbone, léger, rétractable pour un encombrement minimal. Claudia a choisi un bâton de ski, aux mêmes caractéristiques que ceux de Stephan.

Le bâton peut se concevoir comme une sorte de troisième jambe, dont l’utilité sera acceptée ou réfutée par l’individu. Mais sur les 243 pèlerins et ex-pèlerins avec qui j’ai pu discuter en cours de route, 209 m’ont avoué l’utilité de cet objet, comme recours à l’endurance qu’implique la marche au long cours. A tel point, que cet objet semble faire partie intégrante du décor. Dans les villes, les villages, et les campagnes croisant les routes jacquaires, il n’est pas rare - et encore moins étonnant - de voir cet objet posé au bord de la route, à l’entrée d’un bar, d’un magasin ou encore d’une pharmacie…

Lors de l’étape qui sépare Estella de Los Arcos, la troupe de pèlerins que j’accompagnais depuis près d’une semaine, a rencontré un homme nommé Pablito, aux abords d’Azqueta. Pèlerin confirmé, celui-ci avait pour habitude, entres autres, de partager des instants avec les pèlerins croisant son chemin. Il leur proposait un cours pratique orienté sur la marche pèlerine, avec comme spécialité : l’utilisation du bâton.

Selon Pablito, le principe de cette marche pèlerine consiste en l’apprentissage des interactions entre le bâton et les pas lors de la marche : voici l’exemple sous forme métronomique de ce type de marche. Les chiffres représentent le moment où le pied prend appui sur le sol :

1… 2…3… 4 (on pose le bâton), 1… 2 (on soulève le bâton) …3… 4 (on repose le bâton), ect…

1…2… 3…4… 1 (propulsion à l’aide du bâton) …2… 3 (déplacement du bâton) …4, ect…

1 er temps (propulsion soutenue par le bâton)

2 ème temps ( soulèvement du bâton)

3 ème temps (déplacement du bâton)

4 ème temps ( pose du bâton)

De gauche à droite : Claudia, Pablito, Amanda  

Lors d’une pente ou d’un effort poussé, ce rythme en 4 temps peut être abandonné par le pèlerin, pour se calquer sur deux temps.

Chaque individu organise ses journées de façon à faciliter cette marche. Plus le pèlerin avance, plus cette dernière prend de l’importance dans son rythme de vie. L’accoutumance à la marche bouleverse ce rythme sur plusieurs plans :

  • Le régime alimentaire de l’individu se trouve fortement influencé par la marche. Si l’individu avait pour habitude de manger à heures fixes, les conditions de marche au long cours le force, soit à être dépendant de son environnement et attendre de rencontrer un lieu de restauration, soit à trouver une alternative en se préparant un déjeuner ou un encas. Mais le plus souvent, l’heure du repas est repoussée au fur et à mesure des jours, et le pèlerin s’habitue à marcher de plus en plus, en consommant de moins en moins pendant la marche, voir, à ne prendre que deux repas par jour. Ce qui n’empêche pas ce dernier d’apprécier pleinement un bon repas le soir.
  • La journée alterne entre des temps d’efforts physiques et de repos. Le pèlerin marche, prend quelques minutes de repos, continue… s’arrête pour prendre son petit déjeuner (s’il ne l’a pas déjà pris), ou son déjeuner, puis recommence à marcher… Enfin, il arrive, effectue ses tâches quotidiennes et se repose.
  • Le sommeil est aussi fortement influencé. Celui-ci est organisé en fonction du type d’hébergement. Si le pèlerin dort en gîte d’étapes ou en auberge, il sera contraint de respecter les heures d’extinction des lumières le soir, et de départ le matin. Il vivra au même rythme que tous les pèlerins. Le premier à se réveiller, réveille les autres en préparant son sac, et jusqu’au dernier à se coucher, il est quasiment impossible de s’endormir en silence. Le fait d’avancer constamment implique enfin de changer de lit tous les soirs.

Une fois que le pèlerin s’est familiarisé avec son rythme de marche, celui-ci mettra en place quotidiennement les mêmes gestes, les mêmes occupations, afin de pouvoir continuer à marcher dans les meilleures conditions. Seul l’endroit, le paysage, le contexte diffère. Il faut entre une et trois semaines environ, pour que l’individu se familiarise avec son nouveau mode de vie. L’adaptation physique est constante. Les premiers temps, il sera difficile pour lui d’assumer autre chose que la marche. Puis, petit à petit, il trouvera son propre rythme de vie, et réussira à accommoder la marche avec d’autres occupations. Voici l’exemple fréquemment observé de l’organisation d’une journée, pour quelqu’un ayant décidé de voyager d’auberge en auberge, pendant le mois de MarsL’avantage de pérégriner en cette saison, est pouvoir éviter le surplus de population sur le chemin que l’on peut rencontrer en été, par exemple, et ce que cela implique (manque de place dans les auberges, longue file de pèlerins sur la route, mise en place d’un dispositif pour préserver son espace…). Le désavantage principal, est de se confronter aux intempéries (neige, chemins détrempés…). :

  • Réveil : entre 6 et 8 heures du matin. Préparation de son sac, et petite toilette du matin. Rebecca (citée dans le chapitre précédent), avait pour habitude de partir très tôt, dès le sac rangé. Au contraire, Stéphan préférait dormir le plus possible, jusqu’à ce qu’il se fasse jeter du lit par ses compagnons de route. Ensuite, le petit déjeuner peut se prendre à l’auberge ou sur la route.
  • Départ : entre 6 et 8 heures du matin. Premier temps de marche. Puis, le pèlerin peut prendre son petit déjeuner (s’il ne l’a pas déjà pris) sur la route, dans un lieu de restauration ou encore il peut s’arrêter dans une épicerie pour préparer son déjeuner. Généralement, c’est dans ce premier lieu que tous les compagnons de route se rejoignent en prenant le petit déjeuner ensemble. Puis chacun se sépare ou non, pour continuer.
  • Marche matinale : entre sept et 14 heures. Le temps de marche est alterné par de petites pauses pour se reposer, boire, revoir la configuration de son sac ou visiter les lieux traversés. On marche seul, ou en groupe, tout dépend de son état d’esprit du jour.
  • Repas : entre 12 et 14 heures. Tout dépend si l’individu s’est préparé un repas auparavant, ou souhaite se restaurer dans un lieu spécialisé. Dans le second cas, il sera dépendant des lieux de restauration parsemés sur la route.
  • Arrivée : entre 12 et 17 heures. Dès l’arrivée, le pèlerin choisit un lit selon la disponibilité, puis ses propres envies. Il installe, par exemple, son duvet pour montrer que cet espace personnel est réservé. Puis, il effectue sa toilette, soigne ses blessures si c’est le cas et s’occupe du nettoyage de ses vêtements, de ses chaussures. Ensuite, il se repose ou passe à des occupations que la marche du jour n’impose pas. Enfin, il se renseignera sur la prochaine étape du lendemain.

L’expérience du long cours propose un premier type de métamorphose à l’individu. De par son accommodation aux conditions de marche, le pèlerin gagne en endurance physique et peut, petit à petit, réorganiser son quotidien pour permettre l’ouverture à d’autres occupations que la marche. Plus l’individu marche, plus celui-ci gagne en endurance, et moins il est dépendant de sa condition physique. De cette façon, il pourra se déplacer plus facilement, et ses muscles soutiendront un effort supplémentaire avec plus de facilité qu’au départ. Il pourra par exemple, après cette marche du jour partir visiter les lieux, faire ses courses, prendre un temps de réflexion à l’écart, ou simplement rejoindre ses compagnons quelque part. Il saura mettre en place toute une série de gestes, d’habitudes prises en cours de route, pour gérer son temps de marche, et optimiser ses obligations quotidiennes. Ce qui lui permettra de consacrer une partie de son temps à ce qu’il souhaite. Pourtant, l’expérience de la pérégrination au long cours, ne permet pas à l’individu de retomber dans le même rythme de vie qu’avant son départ. Plus il marche, plus il s’éloigne de chez lui, c’est un fait. Il évolue entre les différentes haltes que propose le réseau jacquaire, et se confronte constamment au changement ; un changement assimilable par la mise en place quotidienne d’une même procédure dans ses actions, supportable par ce que l’environnement et la sociabilité vécue lors de ce temps apprennent et profitent à l’individu. Le pèlerin est donc amené à traverser différents types de chemin, de route, d’environnement, de situations..., qui l’oblige à mettre en place un rythme de vie en conséquence. La marche coordonne ce rythme de vie et le pèlerin s’y accommode petit à petit, puis profite du temps libre qu’il lui reste dans sa journée pour s’occuper de la meilleur façon qui lui convient.

Une des occupations les plus répandues chez les nouveaux pèlerins, est d’écrire un carnet de route. L’individu y inscrit ce qu’il a vu, ressenti, ce qu’il a partagé avec d’autres pèlerins ou d’autres individus. Il n’est pas rare de croiser un pèlerin aux alentours de l’auberge, dans un bar, allongé sous un arbre…, en train de rédiger des notes. Il est aussi amené à croiser d’autres gens sur la route, avec qui il liera des relations, et partagera ses activités, ses temps de marche et de repos. Ce temps hors marche, se présente souvent comme quelque chose de non imposé, et correspond plus ou moins à ce que l’individu souhaite faire de ce moment, à cet endroit. Un temps libre, où le repos bien mérité de la marche se savoure comme bon vous semble. Par exemple, Jack, un anglais retraité rencontré à O’cebreiro, pèlerin confirmé, avait pour habitude de terminer sa journée par une excursion gustative, de bar en bar. Il prenait un malin plaisir à goûter tous les alcools de la région et particulièrement les spécialités de l’habitant, tout en partageant ses expériences quotidiennes du chemin avec qui l’écouterait. Claudia, avait pour habitude de discuter avec ses compagnons de route en partageant une tasse de thé, qu’elle offrait bien volontiers. Rebecca, passait un grande partie de ce temps à rédiger ses notes. Alberto passait tout ce temps installé confortablement à l’auberge ou à la terrasse d’un bar, en se régalant de différentes sortes de tapas. Chacun profite de ce temps de repos physique, afin de satisfaire ses propres envies, et soulager ses propres émotions du corps. Mais tous les pèlerins interrogés ont un point commun : ils se sont rendus compte en cours de route, que leurs envies restaient des plus simples, par rapport à ce qu’ils vivaient auparavant. Manger à sa faim, à son goût, dormir dans un lit confortable, profiter d’un rayon de soleil en lézardant sur la place du village ou dans un coin d’herbe…

Cependant, même après un repos bien mérité, la douleur ou les courbatures dues aux incessibles temps de marche continuent à guetter le pèlerin, et ce, tout au long du voyage. L’individu apprendra à les supporter plus naturellement, et mettra en place des manœuvres personnelles pour augmenter sa résistance. Chacun a son remède miracle, sa propre stratégie pour optimiser cette résistance à la douleur et/ou à l’épuisement physique, avant de solliciter l’aide d’un médecin. S’étirer après une longue marche, marquer des pauses plus ou moins longue, utiliser tel ou tel type de médicine alternative… Les pèlerins espagnols par exemple, font une utilisation fréquente d’alcool de romarin, qu’ils appliquent sur leurs jambes en massage. Certains appliqueront de la vaseline sur leur pied, pour limiter le frottement avec la chaussure. Mais parfois, ils devront se rendre chez le médecin lorsque toutes les alternatives auront été épuisées. Car les tendinites, les ampoules, les chocs, les égratignures… sont le quotidien du pèlerin. Il avance avec son lot de souffrances jusqu’à la prochaine étape, la prochaine pause, et endure la situation avec patience.

La marche au long cours pousse le corps au maximum de ses capacités. Elle fait vivre toutes ces émotions du corps, avec insistance, difficulté, répétition. Le rythme de vie du pèlerin se trouve donc métamorphosé, et l’incite à trouver une façon de se déplacer, de marcher vers Compostelle qui s’accommode à sa propre situation. Il quitte son univers pour s’en éloigner physiquement, se détacher progressivement d’habitudes quotidiennes, pour finalement en adopter d’autres, configurées à l’échelle de son voyage. Altérité et répétition sont le pain quotidien du pèlerin, et entres autres, les applications permanentes de la plupart des pèlerins, lors de la pérégrination au long cours.

Entre « tradition pèlerine » et comportement individuel

Si étrange que cela puisse paraître, la marche vers Compostelle est une forme de pèlerinage relativement individuelle. On part généralement pour Compostelle dans une optique singulière, où la dimension du long cours joue un rôle important, sinon déterminant : elle est quelque chose de désirée et/ou acceptée par l’individu. Il semblerait que cette dimension prenne sens aux yeux des pèlerins d’aujourd’hui comme quelque chose que l’on se doit de respecter (rappelez-vous ce jeune homme rencontré dans le bus à Compostelle). Chaque pèlerin interrogé n’est pas dérangé par l’idée que le pèlerinage de Compostelle se fasse à pied (ou l’équivalent), bien au contraire. Mais qui dit pérégrination au long cours, ne dit pas forcément que le pèlerin souhaite effectuer un exploit sportif à part entière. Aujourd’hui, si la plupart des pèlerins intègrent la dimension du long cours à leur démarche, le pèlerinage regroupe néanmoins différents types d’individus, et donc, différents types et façons de pérégriner :

  • Le type de pérégrination continue est le plus célèbre parmi les pèlerins (le pèlerin avance d’une seule traite). Le pèlerin marche et ne s’arrête que le temps d’une soirée, voire d’une journée. Parmi ses adeptes, on retrouve les pèlerins confirmés et ceux dont la dimension sportive est importante, mais aussi la plupart des pèlerins qui s’accoutument facilement au rythme de marche quotidien. Tel est le cas de ces trois amis pèlerins confirmés, rencontré à Roncevaux au Mois de Mars 2004 (cités un peu plus haut). Ces derniers se sont connus sur les chemins de Compostelle, lors de pérégrinations antécédentes. Ils se sont fixés des étapes importantes, afin de réduire le temps de marche à trois semaines de Roncevaux à Compostelle (environ 760km ; cf annexes : exemples d’étapes). Mais c’est aussi le cas d’Enrique, de Stephan et de Claudia, qui ont marché tous les jours non stop, sans pour autant insister sur la dimension sportive.
  • Le type de pérégrination discontinu (le pèlerin s’arrête au gré de ses envies et nécessités). Ce moyen est aussi fréquent. C’est le cas de Martin, pèlerin Belge rencontré à Burgos, qui est parti de Pampelune une semaine avant le passage du groupe que j’accompagnai à ce moment. Celui-ci s’était arrêté quelques jours à Burgos, le temps de visiter la ville et de rendre visite à un ami vivant à Burgos. C’est aussi le cas d’Antonio et Corro (cité plus haut), qui papillonnaient au gré des rencontres et des auberges sur la route, s’arrêtant quelques jours dans un lieu répondant à leur goût.
  • Le type de pérégrination alterné (le pèlerin effectue son parcours en plusieurs étapes dans le temps, par obligation). C’est le cas de Philippe, Hans et Michèle, qui ont du trouver une solution pour pouvoir effectuer l’intégralité de leur projet, en accordant vie courante et pèlerinage.

Il est bien sûr difficile de dresser une typologie de comportement pèlerin finement exhaustive, sans se heurter à la complexité de la problématique pèlerine engagée par l’individu ; mais cependant, plusieurs comportements pèlerins co-existent, force est de le constater. Je ne retiendrais donc que deux façons de pérégriner :

  • Le pèlerin marcheur
  • Le pèlerin véhiculé

La différence principale entre ces deux façons de pérégriner ne se trouve pas dans le fond de l’acte pèlerin, mais plutôt dans sa forme. La première catégorie se divise d’ailleurs en deux sous groupes : les pèlerins marcheurs, et les pèlerins marcheurs assistés.

Le pèlerin marcheur est le type de comportement le plus représentatif. L’individu évolue d’étapes en étapes, avec en guise d’équipement, seulement ce qu’il peut transporter de lui-même.

Le pèlerin marcheur assisté se comporte de la même façon que le pèlerin marcheur, à la différence près, qu’il fait suivre son équipement sans avoir à le supporter pendant la marche. Cela peut se faire par le biais d’un organismeDans le cyber bulletin du pèlerin et du randonneur du mois d’Août 2004 (disponible par Email bulletincamino@ol.com), quelques lignes font mention d’un motel-bus, qui relie chaque étape entre Leon et Compostelle, et qui propose, moyennant 57 euro par nuit, le gîte et le transport des bagages. , d’une organisation personnelleVoici l’exemple de Jacques et Nelly, couple retraité originaire de Castelnau-le-lez (34), qui ont effectué le Camino Francès de Saint-Jean-Pied-de-Port à Compostelle, et ce, de façon très particulière. En fin de journée, lorsqu’ils arrivaient à destination, Jacques repartait en stop là où ils dormaient la veille, pour récupérer leur voiture restée en arrière, avec les affaires. Il la déplaçait jusqu’à l’étape du jour, puis repartait le lendemain à pied, ainsi de suite jusqu’à Compostelle., ou encore avec l’aide d’un âne (cf : coupure de journal présentée dans le chapitre précédent) ou d’une roulotteTel est le cas d’un couple de pèlerin rencontré succinctement sur la route, qui revenait de Notre Dame de Fatima (Portugal), via Compostelle, et se dirigeant vers Rome (cf : annexe photo).

Le pèlerin véhiculé dispose d’un système de locomotion qui réduit considérablement le temps de pèlerinage. Généralement à vélo, à cheval ou encore en voiture, il avance souvent plus vite, et dispose d’un moyen alternatif pour supporter la charge de l’équipement.

Cette différentiation catégorique prend son sens lorsque l’on sait que le temps de pérégrination quotidienne n’est pas le même pour chacun. Les pèlerins véhiculés arrivent généralement avant tout le monde et disposent donc, en théorie, des lieux de repos les premiers. Cette division relative de la population pèlerine entre marcheurs et non marcheurs n’est pas sans laisser parfois quelques tensionsA Samos, j’ai rencontré un pèlerin marcheur français, arrivé tardivement au gîte. Pris de colère pour les cyclistes, il les accusait de monopoliser la place dans les gîtes publics. Il s’estimait « la victime de ce système injuste », puisque, lui-même, pèlerin marcheur (et insistant sur ce point) n’avait pu trouver de place dans le gîte (ou plutôt la dernière place disponible ne lui convenait pas), et avait dû marcher jusqu’à l’auberge suivante. : Il est clair que l’on observe avec le renouveau du pèlerinage, une certaine disparité entre le nombre de pèlerins croissant rapidement et celui des infrastructures (surtout lors des années saintes).

Nous sommes donc en droit de se poser la question, qu’est-ce qui permet la cohabitation de tous ces pèlerins différents sur la route ? La réponse se trouve dans le fait que chacun pérégrine de façon très personnelle, tout en se devant de respecter les « règles pèlerines ». Je m’explique : chaque pèlerin interrogé reconnaît plus ou moins que l’histoire de ce pèlerinage s’est forgée autour du christianisme, et conçoit généralement le comportement pèlerin comme humble et respectueuxLes mots « humble » et « respectueux » sont les mots les plus largement employés pour définir le comportement pèlerin lors d’entretien. Roland (propriétaire d’une auberge à Azofra), se plait de définir le pèlerin comme un chercheur humble et respectueux à la fois., dans une quête de soi, personnelle, une recherche spirituelle et/ou religieuse. Comme nous l’avons vu dans le chapitre II, il semble qu’il existe un certain décalage entre la tradition jacquaire et les pratiques contemporaines, bien souvent déconnectées du contenu historique. A la phrase employée en début de chapitre II : « il était une fois de pauvres pèlerins confit en dévotion », on pourrait l’adapter aujourd’hui par, « il était une fois, une foule de pèlerins humbles et respectueux, dans une quête de sens proprement plurielle». Car aujourd’hui, la tradition pèlerine jacquaire s’invente et se compose au gré des participants, des pèlerins, des associations et autres groupements jacquaires… « Depuis des millénaires, des gens marchent vers Compostelle, et tout comme eux, je suis venu chercher la voie de la vérité » écrivait Thibault dans un livre d’or à Burgos ; « être pèlerin aujourd’hui c’est comme marcher sur les traces de ses pairs, en quête de soi et respectueux de tous ! » écrivait Carl à Sarria ; « La tradition veut que l’on marche humblement vers Compostelle, et que l’on suive sa propre route, tout comme l’on fait des centaines de pèlerins avant nous… je viens enfin de comprendre, merci à toi saint Jacques », écrivait Sylvia à Portomarin… Il semble bien que la tradition jacquaire s’invente un présent, sans se soucier du passé.

Un peu plus haut, je parle de règles pèlerines ; je devrais plutôt parler de « convention tacite », diffusée le long des différents chemins par les associations jacquaires et chrétiennes. Cette convention tacite est le lien entre tous les individus, qui contient le flux pèlerin. Elle est la garante d’une sorte « d’esprit du chemin », de tradition pèlerine que chacun se veut de préserver. Le crédencial joue ici le rôle de garde fou. Il s’apparente à un pacte signé avec soi-même, sinon les autorités qui le décernentSur le site http://perso.wanadoo.fr\lebonheur-vers-compostelle\pages\credencial.html, il nous est présenté un crédencial avec marqué : « La personne porteuse de ce document effectue à pied le traditionnel pèlerinage de Saint Jacques de Compostelle. Elle s’est engagée par une lettre datant du 10.2.95 à en respecter l’esprit et à subvenir à ses besoins […] ». J’ai moi-même obtenu un crédencial à Saint-Jean-Pied-de-Port sous réserve : de respecter les conditions d’admission dans chaque auberge ; ne pas abuser de l’hospitalité rencontré en chemin ; faire le chemin dans une optique chrétienne, à la limite spirituelle ; de se comporter humblement et respectueusement sur la route., afin de pouvoir pérégriner de juste droit, et surtout profiter des avantages dont le pèlerin dispose en cours de route. Bien sûr, cela n’empêche pas une interprétation particulièrement personnelle de cet accord...

Comme je l’ai dit, cette sorte de convention tacite est ce qui permet à tous les pèlerins de co-exister sur les chemins, tout en permettant l’accès aux ressources pour tous. Elle se traduit par l’adhérence des individus à une conception symbolique commune de l’acte pèlerin : en d’autres termes, ce que le pèlerin doit et ne doit pas faire. Parmi mes approches avec l’univers jacquaire, notamment les discussions et entretiens avec des jacquets, j’ai pu retracer quelques grandes lignes de la signification symbolique de l’acte pèlerin généralement admise de tous :

  • L’individu doit être conscient qu’il existe des pèlerins de toute classe et condition, et ce depuis longtemps déjà. Il se doit de respecter chacun des lieux et hommes qu’il est amené à croiser.
  • Il va d’auberge en auberge simplement, en recevant avec humilité ce qu’on lui propose. Sans exigence de la part d’autrui, il cheminera tel quel.
  • Il doit expérimenter corps et âme ce qu’est le pèlerinage de compostelle. Il doit découvrir qu’est-ce qu’il représente pour lui, sens en éveil, dans une démarche religieuse ou spirituelle, voire personnelle.
  • Enfin, il devra partager cette expérience avec d’autres comme lui sur la route.

Les trois premières lignes sont, le plus souvent misent en avant par les associations et autres institutions qui décernent le crédencial. Mais généralement, la dimension d’action de cette sorte de « convention pèlerine » se concentre sur l’utilisation des ressources communes : (équipements communs comme les cuisines, lits, douches…). Pour le reste, chacun est libre de l’interpréter et de le vivre à sa manière…

Type de lieux rencontrés

Au cours de leur pérégrination, les individus sont amenés à s’arrêter en différents lieux, pour se reposer, se restaurer, pour faire leurs courses ou pour donner des nouvelles.

  • Lieux de repos : il existe différents lieux selon les moyens de chacun. Les hôtels, les auberges municipales, privées et dépendantes du réseau catholique, les campings, et les logements chez l’habitant. Chacun trouve son compte parmi tous ces logements, et décide de s’arrêter dans l’un ou dans l’autre. A chaque étape, il est possible de trouver au moins l’un d’entre eux. Tout au long du Camino, les auberges privées fleurissent là où les infrastructures religieuses et municipales manquent. Les auberges gérées par le réseau catholique sont présentes dans les grandes villes comme Burgos, Leon, mais aussi à certains endroits spécifiques, là où le patrimoine religieux est intégré à l’histoire du site depuis des générations, comme Samos ou GranionLe prêtre de Granion était d’ailleurs, jusqu’au mois de Mars 2004, le coordinateur des actions catholiques tout au long du Camino Frances. . Les auberges municipales sont présentes à échelle modérée, dans la première et deuxième partie du Camino. La Galice, en revanche, a mis en place une structure d’accueil beaucoup plus importante, et l’on trouve de plus en plus d’auberges entre O’cebreiro et CompostelleCette raison est due à au fait que ce tronçon représente, plus ou moins, les cents derniers kilomètres qui mènent à Compostelle. En outre, si l’individu souhaite obtenir la Compostella, il devra prouver sa pérégrination par le tampon sur son crédencial, des étapes entre O’Cebreiro et Compostelle..
  • Les lieux de restauration sont présents plus ou moins équitablement le long du Camino. On en trouve dans toutes les zones d’habitations, du hameau à la ville. Le pèlerinage se présente comme une des principales sources de revenus pour tous les sites désertés par l’exode rural. Plus d’un de ces hameaux, villages sont laissés à l’abandon. La Castille, la Navarre et la Rioja sont principalement touchées. Beaucoup d’habitants subsistent grâce à l’offre d’hébergement aux pèlerins, ou la gérance d’un magasin, d’un lieu de restauration, parfois même des trois. De plus en plus, quelques commerces ambulants proposent au pèlerins denrées et nécessaire pour la route.
  • Le pèlerin a plusieurs possibilités pour communiquer avec les siens. La poste est le principal moyen, mais pour les plus téméraires, un autre moyen de communication est possible : Internet. Actuellement, l’essor de moyens de communication a permis l’expansion (à échelle modérée) de sites consacrés à cet usage. Dans les villes et la plupart des grands villages, on trouve des endroits pour communiquer par Internet (dans les bars, parfois même chez l’habitant).

Tous ces lieux forment les infrastructures que les pèlerins auront à leur disposition. Ce qui fait la particularité des chemins de Compostelle, c’est l’aide et l’assistance proposés au pèlerin. Il bénéficie d’ailleurs d’un statut spécifique, reconnu de tous, et en partie par les autorités publiques. Sur présentation du crédencial, celui-ci jouit d’une attention toute particulière. A chaque tampon correspond une halte quelque part, où le pèlerin a pu éventuellement bénéficier de cette aide et en profiter. Ce passeport de pèlerin permet d’identifier son propriétaire, savoir d’où il vient, et quels chemins il emprunte.

Avec celui-ci, le pèlerin a accès à certains lieux de repos réservés à son intention, dont le prix de revient reste bien souvent modique, tant chez le particulier que dans les auberges publiques, privées et catholiques. Ce prix varie entre une simple donation et 40 Euro la nuit (ce dernier prix s’applique parfois dans certains cas, quand le pèlerin loge chez l’habitant). Mais généralement, lorsqu’un montant fixe est demandé, il oscille entre 3 et 7 Euro, et comprend parfois le petit déjeuner et/ou le repas. Les auberges, les monastères et autres habitations gérés par le réseau catholique fonctionnent sur donation, comme la majorité des auberges municipales. Pour les autres, tout dépend des commodités mises à disposition. La plupart du temps, toutes les auberges se présentent sous la forme d’un dortoir commun ou plusieurs chambres communes, d’une ou plusieurs salles de bain et W.C., ainsi qu’une cuisine et/ou une pièce commune. Plus le prix est bas, plus l’endroit implique une cohabitation dans des pièces partagées. Ce qui parfois entraîne des complications. Voici deux exemples de notes laissés par des pèlerins dans un livre d’or, sur leurs impressions de l’auberge publique d’O’Cebreiro :

Bertrand, le 05 Septembre 2003 :

« Félicitations et bravo pour l’accueil de qualité ! C’est à la hauteur de votre réputation. »

Sophie dans la nuit du 11/12 Septembre 2003 :

« A O’Cebreiro tout le monde dort…Tout le monde ? Non.

COMMENT DORMIR ? COMMENT ARRIVER A TROUVER LE SOMMEIL ?

OUI, la vue est merveilleuse ici, à vous couper le souffle,

OUI, ce chemin on y est… Par choix (!)

OUI, les rencontres fusent, elles sont superbes

OUI, c’est beau de voir ce même mouvement animer tous ces hommes et toutes ces femmes

OUI, les hommes sont tous frères

OUI, c’est beau la foi

¨ ¤ # * OK *# ¤¨

¨ ¤ # * Mais M…. !!! *# ¤¨

Fallait-il partir hier à la nuit pour espérer dormir sur un matelas ?!

Est-ce que vous comptez sur la fatigue pour que l’on arrive à dormir dans de telles conditions, à 25 personnes parquées dans une pièce moite (dont 2 ronfleurs A-BO-MI-NA-BLES), et sur un tapis de sol qui lui-même, j’en suis sûre, est désolé de ne pas pouvoir nous soulager un peu !?

Je passe ici la pire nuit du « Camino ».

Si au moins il y avait de l’eau chaude, je passerai le temps en prenant une douche… Même pas.

L’étape d’O’Cebreiro, c’était celle que je redoutais le plus.

Mais j’étais loin de penser que la nuit serait pire que la journée. »

Suivant la saison, le jour de la semaine et l’heure à laquelle le pèlerin arrive, il se peut qu’un même lieu inspire l’un de ses commentaires. Ce type de commentaire confirme que le code de conduite du pèlerin n’est pas toujours à la hauteur, et que bien souvent, « l’esprit du chemin » ne se fait pas ressentir. Ils ne sont pas les seuls types de notes, car chacun inscrit ce qu’il ressent, vit, ou tout simplement veut, dans cet espace réservé à leur intention. Les livres d’or sont d’ailleurs très intéressants à ce sujet. Chaque livre propose des centaines d’impressions, de dessins, de messages…, écrits par un individu ayant passé une nuit dans cet endroit. Ces notes sont écrites en plusieurs langues, et enregistrent cette clameur pèlerine internationale, pour la transmettre aux suivants.

La plupart des auberges municipales et catholiques, sont tenues par des hospitaleros. Parfois, le pèlerin peut s’arranger pour devenir hospitaleroC’est le cas d’un jeune pèlerin espagnol rencontré à Estella, parti de Compostelle deux mois auparavant, et se dirigeant vers Rome. Il s’arrête d’auberge en auberge, proposant son aide pour la maintenance des lieux. pendant un temps lors du pèlerinage (type de pérégrination discontinu), ou revenir plus tard et participer à la rénovation du lieux, ou simplement à son entretien.

Mais les auberges ne sont pas le seul privilège des pèlerins. Lorsqu’ils se rendent dans un restaurant, ils peuvent généralement bénéficier d’un menu spécial « peregrino », qui coûte environ 7 Euro. Il est composé selon les restaurants d’une entrée ou d’un dessert, d’un plat de résistance et d’une boisson.

Enfin, les autorités publiques prennent en charge une assistance médicale en cas d’urgence sur présentation du crédencialSur un crédencial obtenu à Saint-Jean-Pied-de-Port, voici les premiers mots marqués en français et en espagnol : « Le président de l’association à l’honneur de recommander à toutes les Autorités religieuses et civiles, ainsi qu’aux Autorités militaires et de la Gendarmerie : Mr … ». J’ai pu constater par la suite en observant d’autres crédencial, que ce type de formule est souvent employé., et mettent à disposition un numéro de téléphone gratuit en cas d’accident.

Tous ces lieux intègrent le paysage jacquaire déjà en place. Lorsque le pèlerin marche, il évolue quotidiennement au rythme des histoires, des faits qui ont marqué ce paysage. Il avance d’église en hermitage, de calvaire en statue, de monastère en cathédrale… En attendant l’arrivée aux portes de Compostelle, il se régale des beautés que lui offre le Camino. Le patrimoine culturel qu’il croise, est fortement influencé par l’histoire du pèlerinage. A chaque moment, il se peut qu’il croise une coquille gravée sur la porte d’une maison, une fresque mettant en scène le pèlerinage… Les symboles jacquaires font partie intégrante du paysage et du patrimoine. D’ailleurs, les politiques de développement urbain dans ces régions ont intégré cette symbolique à l’espace public. En Galice, par exemple, l’imagerie utilisée pour expliquer le tri sélectif des ordures sur les containers, met en scène un pèlerin. A Samos, les barrières municipales sont formées de barreaux en forme de coquilles. En Rioja, les plaques d’égout sont marquées du sceau municipal représentant une coquille. Cette utilisation des symboles jacquaires s’étend même jusqu’aux particuliers, qui utilisent la coquille comme ornement de leur porte ou de leur clôture.

Rencontres en cours de route

L’apprenti pèlerin quitte son univers, et se retrouve dans une situation inhabituelle, qui le prive de la présence de ses proches. Tout au long du chemin, il rencontrera ou parfois supportera d’autres pèlerins, avec qui il partagera des instants privilégiés. Les rencontres successives des mêmes gens en cours de route créent des liens : ils vivent ensemble, marchent dans une même direction, souffrent et partagent la souffrance ensemble. Il s’opère alors une certaine synergie, qui amène la complicité des uns, le rejet des autres. Petit à petit, des groupes se forment, des affinités entre individus (ou le contraire) se révèlent, ce qui amène à partager un repas, une marche, ou un simple verre. Cependant, tous souhaitent pouvoir agir librement, sans contraintes ni obligations pouvant résulter de ces interactions. Par exemple, il est communément admis d’accepter ou de rejeter le groupe de pèlerin que l’on rencontre, en cours de route et réciproquement. L’individu agit à sa guise, et décide d’effectuer ses tâches quotidiennes seul ou accompagné. Généralement, toutes ces interactions s’installent naturellement.

Dans son recueil publié en 2002, Léo Gantelet présente le pèlerinage comme un train dans lequel il aurait accepté d’être jeté pour une longue traversée, acceptant du même coup de connaître les sensations physiques du voyage, et « l’esprit du compartiment » (Gantelet, 2002 : 21). Cette expression, « esprit de compartiment », convient tout à fait à l’expérience relationnelle que fait vivre la pérégrination : pour le meilleur et pour le pire. Malgré le déplacement, le pèlerin croise, recroise, apprend à connaître et quitte d’autres pèlerins, en fonction de son parcours. Au fil de ces rencontres, il décidera de participer à la vie de ce groupe d’individus, ou non. Mais plus le temps avance, plus la confrontation avec d’autres personnes dans la même situation est inévitable, qui plus est, si ces dernières font halte dans les mêmes endroits. De ce fait, le marcheur participe volontairement ou non, à la construction temporaire d’une communauté pèlerine, dans laquelle les individus se reconnaissent par l’expérimentation d’une même situation : la pérégrination au long cours.

Si le pèlerinage de Compostelle présente toutes les caractéristiques d’un temps liminaire au sens où l’entend Victor Turner, les pèlerins portent quant à eux, les attributs de cette liminarité. On retrouve dans les dires de cet auteur, une certaine définition des individus vivant un temps liminaire, qui pourrait s’appliquer au pèlerin de Compostelle. Je cite, Ils [dans notre cas les pèlerins] se comportent normalement de façon passive et humble […] Entre eux, les néophytes ont tendance à développer un grand esprit de camaraderie et d’égalitarisme (Turner, 1990 : 96). Embarqués dans la même situation, tous les pèlerins qui vivent l’expérience du long cours à pied, adoptent plus ou moins le même comportement : celui d’empathie obligé face à son égal sur la route. A la différence du cycliste, qui par exemple n’intègre pas cette communautéLe cycliste avance beaucoup plus vite que le marcheur. En ce sens, il ne peut s’intégrer dans un groupe de marcheur que furtivement, le temps d’une rencontre sur la route ou à l’auberge. Il peut cependant intégrer un groupe de cycliste ou simplement déjà en faire partie. Car ce type de pérégrination est souvent proposé par des organismes touristiques, sur un séjour tout compris., tous avancent avec un rythme plus ou moins équivalent. Enrique, Claudia, Stephan, Amanda, Antonio, Corro ont vécu cette situation. Dès les premiers jours de marche, la camaraderie s’est installée, entre voisin de lit et de repas. Il a suffit de cinq étapes, pour qu’ils organisent un repas convivial avec tous les pèlerins.

La pérégrination pédestre offre « ce même mélange d’abaissements et de grandeur, d’homogénéité et de camaraderie » (Turner, op. cit. : 97) que les phénomènes liminaires. En ce sens, on peut interpréter toutes ces communautés pèlerines temporaires, par le concept de « Communitas Spontanée ». Turner utilise ce concept pour définir une communauté non structurée ou structurée de façon rudimentaire et relativement indifférenciée, ou même une communion d'individus égaux. (Turner, op. cit. : 97). Pour lui, cette forme de communauté apparaît dans un temps liminaire, pendant lequel s'effectue une transition d'un état à un autre par le biais d'un rite de passage. Pour le cas présent, cette transition implique non pas un rite de passage au sens où Turner l'entend, mais plutôt un passage de la vie qui coïncide avec l'élaboration d’une problématique pèlerine. Ce à quoi il fait référence dans ce concept de liminarité, c'est la présence d'un moment dans le temps, et hors du temps, dans et hors la structure sociale séculière, qui révèle une certaine reconnaissance d'un lien social global, avant que celui ci ne cesse d'être et d'agir sur l'individu. (Turner. Op. cit. : 96). Ce temps particulier, construit dans un présent pendant lequel la vie courante cesse d'agir et d'influer sur l'individu le vivant, permet l'apparition de cette communitas. Selon l’auteur, ce qui définit la communitas spontanée est justement son caractère qui s'exprime de façon inadéquate dans une forme structurale. Elle peut surgir de manière imprévisible entre des êtres humains qui sont institutionnellement comptés ou définis comme membres de n'importe quel groupement social ou d'aucun. (Turner. Op. cit. : 134). C'est en ce sens que la communauté pèlerine s'exécute en tant que communitas spontanée. Car, par le partage du quotidien et l’acceptation générale de la problématique pèlerine individuelle, elle permet de laisser libre cours au regroupement et à la dissolution d’un groupe pèlerin. De plus, la communitas spontanée a une vie éphémère car sa suite logique est soit la dissolution du groupe, soit sa structuration dans une forme normative. Pour le cas du pèlerinage , les communautés pèlerines se désagrègeront d’elles-mêmes, soit par le décalage entre les étapes quotidiennes de l’individu et celles de son groupe, soit par l’accomplissement de l’objectif commun : arriver au terme de sa pérégrination.

Pour Turner, la communitas spontanée a quelque chose de magique ; elle est chargée d’affects, principalement agréable (Turner, Op. cit. : 136). Il semble que ces communautés pèlerine vivent cette situation. Pour certains, se séparer devient même une terrible affaire. Pendant un entretien avec Jean, au moment où je lui ai posé la question comment s’est passée la séparation avec ses compagnons de route, celui-ci s’est effondré après un certain temps de silence. Il n’a pu retenir ses larmes, en pensant à ce départ. Son état émotionnel confirmait ses mots. Il m’a expliqué que cette synergie entre les pèlerins est telle, qu’au moment de la séparation, il a été difficile pour lui de quitter ses compagnons de route, devenus amis sincères. Même ces derniers moments passés sur le quai de la gare - où il a rencontré une dernière fois, un individu avec qui il a simplement partagé de simples instants brefs mais quotidien - raniment ce déchirement. Mais il arrive aussi que le groupe se sépare en cours de route. Voici une note laissé dans un livre d’or d’O’Cebreiro, écrite à l’intention d’un pèlerin : « Salut Floflo, j’ai vu le coucher de soleil et ça me rappelle les moments passés ensemble à Arres. Même moment unique, inoubliable, magique, féerique et surtout divin. La séparation a été difficile pour tous, mais nous a permis d’éclairer nos pas vers Santiago. Buen Camino ». Cette citation confirme bien le caractère chargé d’affects des communautés pèlerines.

Dans cet espace/temps hors de tout référent à la vie courante, les barrières culturelles, linguistiques…, n’ont presque plus lieu d’être : seul compte l’objectif commun organisé autour de la pérégrination et ce qu’elle implique. Le premier groupe que j’ai accompagné sur la route, était composé de six Espagnols, quatre Allemands, une américaine, une Finlandaise, et un Belge. Chacun communiquait du mieux possible, en parlant quelques mots d’anglais par ci, quelques mots d’espagnols par là. Ce qui ne les a pas empêchés de continuer ensemble, de partager des instants inoubliables, jusqu’à ce que le parcours de chacun les amène à se quitter. Pour la plupart, la séparation s’est faite à Compostelle et ce, malgré les barrières linguistiques.

Ces communautés pèlerines se forment et se déforment au rythme de la marche. Les membres de celles-ci partagent des instants uniques, une expérience de cohabitation et de collaboration pour le meilleur et pour le pire. Force est de rire aujourd’hui, pour tous ces pèlerins qui ont partagé ou subi des situations burlesques, des nuits d’insomnie dues à un ronfleur immodéré, des souffrances corporelles, des temps de joie comme de peine, à travers l’expérience des chemins de Compostelle.

Le pèlerin et le chemin : expériences communes et personnelles

Je propose maintenant de découvrir quelles sont les occupations du pèlerin, quant à sa démarche pèlerine. Comme je l’ai dit précédemment, le pèlerinage offre une sorte d’approche méthodologique pour répondre à la formulation d’une problématique pèlerine. Mais comment le pèlerinage de Compostelle sert-il de support méthodologique à l’acte pèlerin ?

La singularité de ce pèlerinage est de proposer une intégration de la dimension du long cours à l’acte pèlerin. Le pèlerin se trouve donc confronté à la mise en place dans le temps et dans l’espace d’une certaine forme d’altérité, dans laquelle il n’a pas ou peu l’habitude de se retrouver. De ce fait, il expérimente un nouveau quotidien pendant un certain temps, loin de tout référent à la vie courante. « Au moins ici, tu as tout le temps pour réfléchir » me disait Stephan… « Lorsque tu es loin de chez toi, les choses prennent une tournure différente, et toi ou quelqu’un d’autre peut mettre le doigt sur quelque chose que tu n’avais pas encore remarqué » m’expliquait Enrique. Si la pérégrination au long cours offre un temps nécessaire à l’individu pour comprendre et se concentrer sur sa problématique pèlerine ; les chemins de Compostelle, de par leur étonnant patrimoine naturel et religieux, proposent un espace propice au recueillement, activité clef de la pérégrination.

Il existe plusieurs façons de se recueillir. Le pèlerin peut se recueillir en cours de route, en s’arrêtant dans une des nombreuses églises, ermitages, cathédrales, calvaires… ou simplement le long des chemins, dans la nature. Car s’il est des chemins particulièrement aptes à ce genre d’activités, ce sont ceux de Compostelle. A chaque étape, l’individu est amené à croiser une partie du patrimoine jacquaire, et profiter de cet espace propice au recueillement.

Le pèlerin alterne donc entre des temps de recueillement et des temps de partage avec les autres pèlerins. Il semble que les interactions entre ces temps jouent un rôle important. A Leon, j’ai recueilli le témoignage écrit d’un pèlerin suisse, prénommé Denis : « Le 20 Juillet 2003 je suis parti du puy-en-Velay, heureux d’arpenter les légendaires sentiers de Saint Jacques. J’ai marché seul pendant un temps, avant de faire la connaissance du Judith et Marie-noë, un peu avant la frontière espagnole. Si je n’avais pas rencontré Judith, je crois que j’en serai toujours au même point, et que le pèlerinage ne m’aurait servi qu’à ruminer dans la mauvaise direction. Grâce à toi, j’ai découvert pourquoi je suis réellement ici, et je peux désormais méditer sur la bonne voie. Merci… Bon retour chez toi ». Comme le souligne la citation, les différentes formes d’interaction entre les temps de recueillement et de partage entraînent le pèlerin sur la voie de la réflexion. Il est donc intéressant de se pencher sur la question, et de découvrir comment se mettent en place les échanges entre pèlerins.

Les temps de partage se composent principalement de quatre types de situations :

  • Les regroupements d’ordres religieux : en cours de route, le pèlerin est amené à partager avec ses semblables des évènements d’ordre religieux. Parmi ceux-ci, il existe la messe des pèlerins. Généralement, celle-ci intervient en fin de cérémonie classique où les prêtres invitent les pèlerins à se rapprocher, pour recevoir la bénédiction. Parfois, dans les gîtes tenus par le réseau catholique, le prêtre (ou simplement le bénévole) invite les pèlerins à une oracion (prière) en groupe. Tout le monde est invité, même le non-croyant. Cette oracion est un moment qui invite le pèlerin à se recueillir en silence, suivi de prières en différentes langues et de chants pèlerins.
  • Les regroupements obligés : principalement en début et fin de journée, lorsque tous les pèlerins se croisent à l’auberge.
  • Les regroupements volontaires : lorsque les individus apprennent à se connaître, ils partagent de plus en plus de moments, tels qu’un temps de marche, un repas, une promenade en fin de journée, un verre, un moment de tranquillité… Il faut bien saisir que cheminer avec les mêmes personnes, n’est pas tout à fait la même chose que vivre avec des voisins de paliers. Les pèlerins se croisent le matin et le soir, mais aussi tout au long de la route. L’interaction est inévitable. C’est ainsi qu’à Estella, après quatre jours de marche, le groupe de pèlerins que j’accompagnais (descendus à la même auberge), a décidé de faire un repas commun. En moins d’une demi-heure, s’est retrouvé la totalité des pèlerins présents dans l’auberge, pèlerins véhiculés compris. L’altérité vécue par les pèlerins a tendance à favoriser les discussions, même les plus intimes. Lors de temps communs, la plupart des pèlerins que j’accompagnais depuis un moment, prenaient l’habitude de se parler sincèrement et de discuter sur tout ce qui touche de près ou de loin à leur problématique pèlerine, mais aussi sur bien d’autres sujets sans aucune retenue, comme de bons amis.
  • Les évènements non jacquaire : je fais référence ici à des rassemblements où l’on retrouve des pèlerins et des non pèlerins, comme les fêtes de village, les rassemblement nationaux, les marchés… L’intérêt de cette situation est que l’individu sort du réseau jacquaire, et qu’il rencontre d’autres gens, participe à d’autres occasions, hors pèlerinage. Au mois de Mars 2004, l’Espagne a été touché de plein fouet par les attentats de Madrid. Cet incident qui a touché le pays entier, a aussi touché nombre de pèlerins (pas forcément espagnol), qui ont participé à la minute de silence nationale. C’est ainsi qu’à Azofra, après la minute de silence et la messe prévue à cette occasion, le prêtre du village a invité tout le monde à se rejoindre sur la place publique (en face de l’église) pour un débat, auquel était invité tout le monde, pèlerin compris.

Toutes ces interactions entre temps partagé et temps de solitude, sont les axes principaux sur lesquels se constitue ce que j’appelle l’approche méthodologique du pèlerinage. De cette façon, le pèlerinage offre un espace/temps idéale à l’évolution de la problématique pèlerine. Ce qui est important maintenant, est de comprendre comment s’échelonnent ces expériences dans la trajectoire pèlerine de l’individu.

 

3 – El Camino Frances : entre partir et revenir

 

 

« Il y a le chemin et le chemin intérieur, le linge et le linge intérieur. Laver l’un, donne le signal pour l’autre »

Citation tirée d’un livre d’or à Azofra, signée Sylvain et Elysabeth (Québec)

Dans cette partie, je souhaite analyser l’évolution de ce parcours personnel (pendant la pérégrination) qui amène l’individu à concevoir et/ou transformer l’objet de sa problématique pèlerine. J’ai constaté que pour la plupart des pèlerins rencontrés, il existe trois étapes successives dans cette évolution :

1 ère étape – un temps de découverte

2 ème étape – un temps d’introspection

3 ème étape – une Prise de conscience et /ou un confirmation de ce qu’est le pèlerinage pour eux

Si dans les parties précédentes, j’ai tenté d’exposer comment se vivait cette expérience du long cours au quotidien, je souhaite maintenant présenter comment, ces trois étapes du parcours personnel intègrent cette dimension du long cours.

Pour ce faire, je me baserai principalement sur l’exemple du Camino Frances, sur lequel j’ai pu suivre l’évolution de plusieurs pèlerins marcheurs dont le point de départ est placé sur la première partie de cet itinéraire (Navarre et Rioja).

Ces trois étapes élaborent à tour de rôle, un champ d’application qui permet l’introduction et l’assimilation des expériences vécues au fil de la route.

1 ère étape : le temps de la DécouverteLes dénominations que j’emploie pour définir ces trois étapes, sont inspirés d’une discussion que j’ai eue avec un pèlerin confirmé, devenu aujourd’hui hospitalero à Azofra, gérant de sa propre auberge.

Cette étape correspond aux premier temps du pèlerinage, pendant lequel l’individu fait le deuil de sa vie courante, et qu’il assimile la pratique du long cours. Elle se caractérise par cette sensation heureuse de vivre autre chose, de se sentir libre de toutes contraintes liées à la vie courante. Le pèlerin découvre jour après jour toutes les sortes de sentiers, les paysages, l’organisation des individus en communautés pèlerines… Bref, il découvre un nouvel univers, auquel il est heureux de participer pleinement. Mais il affrontera aussi les émotions du corps et les sensations extrêmes que ce changement implique. Il devra s’adapter à son nouvel environnement, ce qui n’est pas chose facile pour tout le monde. Il découvrira alors que la pérégrination nécessite un puissant investissement physique, moral et psychologique, qui laisse la porte entrouverte à toutes sortes de sentiments positifs et/ou négatifs comme le doute, l’impression d’échec, l’impuissance face à la nature, l’intolérance face à certains pèlerins et les applications de leur problématique pèlerine… Cette expression « temps de la Découverte », énonce bien les sensations que vit le pèlerin à ce moment, aussi agréable qu’indésirable. C’est le plus souvent dans cette première partie que les groupes pèlerins se forment, et que la communitas spontanée se met en place.

2 ème étape : le temps du Silence

Cette étape marque l’accoutumance progressive de l’individu à ce nouvel univers. Il a, petit à petit, mis en place ses propres habitudes en fonction de cette marche quotidienne, et la dimension de découverte s’amoindrit au fur et à mesure. Cette étape se caractérise par un laps de temps où l’individu expérimente une sorte d’introspection approfondie, pendant laquelle la marche sert de support. C’est à travers cette étape qu’il prend le temps de faire le point sur l’objet de sa démarche. Pourquoi il est ici, qu’est-ce que ça lui apporte… Il élabore un questionnement existentiel qui retourne l’objet de sa problématique pèlerine dans tous les sens. C’est un temps majoritairement individualiste, qui amène l’individu à chercher des réponses sur ce qui l’a mené sur la route. L’individu s’adapte de mieux en mieux au changement, et arrive à instaurer un rythme de vie en conséquence.

3 ème étape : le temps de la gloire

Cette étape se caractérise par la venue progressive du terme de la pérégrination. L’individu a franchi de nombreux caps, vécu une série d’expériences qui l’a conduit à maîtriser maintenant les capacités de son corps. Les deux premières étapes l’ont bousculé dans tous les sens, mais cette dernière lui fait prendre conscience de ce qu’il a traversé. La fin du voyage se rapprochant, elle amène l’individu à effectuer une rétrospective sur ses actes en cours de route et à prendre conscience de son parcours. Il se rend compte que les chemins qu’il a traversés lui ont appris quelque chose, et qu’il peut tirer de ses expériences un certain enseignementLe caractère paroxystique des moments vécus lors de la pérégrination au long cours, semble animer chez le pèlerin, et à ce stade, une certaine volonté de développer une interprétation figurative de ce que représente à ses yeux l’acte de pérégrination. . Il peut vivre cette prise de conscience avec extatisme, comme une révélation, parfois plus discrètement, cela dépend de ce qu’il a traversé, de ce qu’il a enduré, de comment il l’a surmonté, et surtout de ce qu’il recherche. Tous passent par cette étape, un peu avant d’arriver, pour apprécier pleinement les derniers instants sur la route, et vivre la réalisation de son objectif et/ou comprendre la transfiguration de sa problématique pèlerine. Chacun trouve aux portes de Compostelle, ce mélange fait d’excitation et d’appréhension, qui fera vivre pleinement les derniers instants et profiter au maximum des dernières sensations, même si parfois la douleur se présente et que ces derniers kilomètres sont accomplis dans d’atroces souffrances. La fin du voyage approche, et Compostelle les attend : cette situation est vécue, selon chacun, avec plus ou moins de ferveur et d’appréhension bonnes ou mauvaises.

Exemples

Pour mieux visualiser ces temps, je vous propose de prendre deux exemples de parcours, celui de Pierre et celui de Enrique, afin de comprendre comment ces trois étapes de leur parcours personnel s’intègrent en fonction de l’itinéraire choisi.

Pierre est parti de Saint Gilles le 25 Mai 1996, et est arrivé à Compostelle le 23 Juillet 1996. Enrique est parti de Saint-Jean-Pied-de-Port le 4 Mars 2003, et est arrivé à Compostelle un mois plus tard, le 4 Avril 2003. Voici la représentation des trois étapes selon leur trajet :

Pour Pierre, le temps de la découverte s’est passé en France. La deuxième étape a commencé après la frontière espagnole, lorsqu’il s’est confronté à l’atmosphère du Camino Frances. Ce chemin représente l’axe par lequel tous les pèlerins non Espagnols transitent (excepté le Portugal). Il faut donc s’attendre à croiser plus de monde sur la route. Il a eu un certain temps d’adaptation à ce nouvel univers, au début duquel s’est mis en place le temps du silence. C’est en quittant la Castille, que le temps de la gloire s’est mis en place.

Pour Enrique, l’élaboration des trois temps correspond plus ou moins au découpage géographique de l’itinéraire. La particularité du Camino Frances est de permettre l’émergence de corrélations significatives entre le paysage géographique rencontré, et l’évolution du parcours personnel. Chaque partie de cet itinéraire représente à tour de rôle le temps de la découverte (Navarre et Rioja), le temps du silence (Castille) et le temps de la gloire (Galice).

Mais Enrique et Pierre ne sont pas les seuls à avoir vécu ces étapes successives. Lors d’entretiens et observations, j’ai pu constater deux faits :

  • Le temps du silence s’étale sur un parcours plus ou moins long, mais englobe toujours la Castille. Car la particularité de celle-ci est de confronter l’individu à un paysage plus ou moins monotone et rectiligne. L’individu marche toujours dans le même environnement, et parcourent jusqu’à 40 kilomètres dans la journée. Ce temps de marche expose à de longues distances désertes, où il se retrouve comme plongé dans une introspection forcée, à défaut du caractère renouvelable du paysage.
  • Le temps de la gloire commence toujours après les longues traversées désertes de Castille, et particulièrement vers Arres, ou l’ascension qui conduit à O’Cebreiro.

J’ai aussi pu constater ces faits tout au long du Camino Francès, en confrontant les notes laissées par les pèlerins dans les livres d’or. Si dans la première partie de l’itinéraire on peut lire des notes faisant référence au temps de la découverte ou du silence, après Leon se multiplient les notes concernant une certaine prise de conscienceCf : annexes concernant les notes de pèlerins..

Il semble qu’il y est un certain rapport entre le parcours personnel du pèlerin et les itinéraires empruntés. Par ailleurs, le Camino Francès offre la possibilité de vivre deux, voire trois, de ces temps, en confrontant l’individu à la géographie du territoire. Il serait intéressant par la suite d’approfondir cette optique, et tenter de découvrir s’il existe certaines similitudes dans le parcours personnel de chaque individu empruntant un même itinéraire. Car j’insiste sur le fait que mes propos s’appliquent ici en fonction des observations directes du Camino Frances seulement, et d’entretiens passés avec plusieurs pèlerins ayant effectué un plus long trajet.

Comme le dit la citation, il y a le chemin et le chemin intérieur. Au cours de ce voyage, le parcours personnel de chaque pèlerin se constitue sur l’expérimentation de trois étapes, ou temps successifs : la découverte, l’introspection et la prise de conscience. Ces trois étapes sont par ailleurs les schèmes directifs de l’expérience du long cours. Ce n’est que lorsque l’individu a successivement connu ces trois étapes, que l’expérience du long cours commence véritablement à prendre un certain sens, et qu’il soit en mesure de comprendre quelle est l’importance de cette dimension, dans sa propre démarche.

En conclusion, j’ai tenté dans ce chapitre de décrire tant bien que mal, le quotidien du pèlerin. Il découvre, pas à pas, la réalité de la marche au long cours et les émotions du corps qu’elle implique. Souffrances, surmenage physique…, toutes ces sensations apprennent à l’individu à mieux maîtriser ses capacités, et l’oblige à se constituer un rythme de marche en conséquence. En retour, cette marche lui procurera des sensations sans précédent. Elle tend à cette gourmandise de l’instant, lorsque chaque enjambé concrétise son projet et une volonté de vivre l’instant présent. A peine sortie de l’ordinaire, les pèlerins suivront (ou non) les sentiers dictés par un itinéraire, par un guide pratique qui les mèneront à la rencontre de son égal sur les routes. Lorsque le fait de vivre la même situation induit le rapprochement, altérité et répétition se partagent et nourrissent une même intimité. Les différentes formes de partage entre pèlerins amènent à vivre l’expérience de la communitas spontanée et font de chaque passant de Compostelle, un acteur de ce moment hors et dans le temps, pourtant bien présent. Toutes ces communautés pèlerines se mettront alors en route, et agrémenteront le flux pèlerin qui s’écoule inlassablement aujourd’hui sur le Camino Frances.

Le pèlerin se construira finalement un nouveau quotidien autour de l’expérience de la marche au long cours, qui contrastera énormément avec sa vie courante. Ce jeu d’opposition entre ces deux modes de vie, est ce qui permet d’introduire un temps de réflexion personnelle, sorte d’introspection forcée par l’écartement temporaire de son environnement familier, et par l’interaction entre des temps de partage, et des temps de recueillement. Mais comment se passe l’arrivée à Compostelle, ou le but tant désiré au départ, touche à sa fin ? Comment l’individu réintègre-t-il sa vie courante ? Surtout, quels sont les effets du pèlerinage sur l’individu après coup ? C’est ce que je vous propose maintenant de découvrir dans le chapitre suivant.

 

 

  Un Commentaire ? Ecrivez-moi