Chapitre sept : La vision des martiniquais

 

 

 

Nous allons dans ce chapitre, essayer de comprendre comment les martiniquais : considèrent et assument la présence des métropolitains sur l’île. La première interrogation, que nous allons aborder, est : depuis la départementalisation, comment les métropolitains sont-ils perçus par les martiniquais ? Ensuite, à travers les caractéristiques de la société martiniquaise, nous essaierons de savoir, si elle peut dans l’état actuel de son évolution, intégrer de nouveaux membres étrangers ou pas. Le problème de l’intégration est-il spécifique, à cause d’une population considérée comme étrangère : les métropolitains ou ce problème est-il inhérent au fonctionnement singulier de la société martiniquaise ?

Ces questions peuvent faire l’objet d’une autre étude. Notre sujet d’étude est l’adaptation des métropolitains en Martinique, aussi n’aborderons-nous ces questions, qu’à travers le thème de notre recherche.

 

1. Les métropolitains dans le regard des martiniquais

 

Nous avons étudié les stéréotypes que véhiculent les martiniquais sur les métropolitains (CF chapitre quatre). Nous avons donc une première idée de la représentation qu’ils se font des métropolitains. A présent, nous allons rechercher les images que le martiniquais se construit du métropolitain depuis la départementalisation.

Dès notre premier chapitre, nous constatons que l’appellation « métropolitain », n’apparaît qu’à partir des années soixante, à partir de la constitution visible des groupes de métropolitains. Ce nouveau dénominatif revêt un aspect négatif pour cette communauté qui n’existait pas auparavant. Seules les appellations : « z’oreille » ou « blanc France » désignaient les blancs. A cette époque, les métropolitains sont peu nombreux et toujours de passage, les mariages antillais/métropolitains sont rares. Les mariages mixtes sont le fait de martiniquais qui vivent en France, et qui reviennent de temps en temps sur l’île. Les antillais sont très surpris de voir une femme blanche avec un martiniquais, car traditionnellement, la femme blanche, en Martinique, est une femme invisible, parce que c’est la femme du béké. Ces premiers couples mixtes naissent au début de la départementalisation. Ils participent au développement chez les martiniquais d’une relative sympathie pour les métropolitains et du fait aussi qu’ils sont peu nombreux. Cette relative sympathie pour les métropolitains, tranche avec l’hostilité qu’ils éprouvent pour les békés.

A partir des années soixante dix, la communauté métropolitaine se densifie. Elle se compose d’employés de la fonction publique (des militaires comme des civils). Puis à partir des années quatre vingt s’installent sur l’île, des travailleurs, des ouvriers, et autres professions indépendantes relevant du secteur privé. Il apparaît des métropolitains marginaux, dont certains font la manche. A partir de ce moment-là, la vision des martiniquais sur les métropolitains change. Ils voient apparaître deux catégories de métropolitains :

    • ceux qui sont mariés à des antillais, et qui tentent de s’insérer dans la société locale,
    • ceux qui viennent en couple et se regroupent en petits groupes.

Dans le même temps, le groupe des métropolitains croît massivement, engendrant une montée d’un nationalisme martiniquais dans les divers secteurs de l’île. Au cours des années soixante dix, une opposition massive aux métropolitains de développe, ils deviennent les victimes de l’invisibilité de l’Etat. Les martiniquais reprochent aux métropolitains leurs venues, tandis qu’ils les utilisent à leur fin. Notamment dans le but du blanchissement de la population martiniquaise même si cette pratique est moins voyante qu’auparavant.

Nous percevons l’ambivalence que représente le blanc venu de France. Nous avons déjà relevé aussi la position délicate qu’occupent les métropolitains, lorsque les békés les placent à la gérance de leurs entreprises. L’attribution de ces postes à des métropolitains, est perçue par les locaux comme une solidarité raciale entre eux et les békés. En réalité les blancs pays ne font qu’utiliser les métropolitains, derrières lesquels ils se cachent, connaissant les difficultés que représente le travail avec les gens de couleurs. En conséquence, ces métropolitains se trouvent englués dans un conflit racial dont ils ne connaissent pas les enjeux. Les martiniquais estiment que ces nouveaux cadres de France sont alliés aux békés, une hostilité se développe à leur encontre. Les mouvements nationalistes entraînant beaucoup de grèves, durant cette époque les métropolitains furent peu estimés par les autochtones qui à peine dix ans plus tôt les trouvaient sympathiques. Nous relevons plusieurs indicateurs qui participent au déclenchement des actions nationalistes :

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Les propos, du président De Gaulle disant qu’il ne voyait entre l’Europe et l’Amérique que des poussières. Sous entendu les DOM ne représentent rien à ses yeux.
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Le mot d’ordre lancé par Aimé Césaire lorsqu’il parle de « génocide par substitution ». Insinuant ainsi que le transfert de population, entre la métropole et les Antilles, aboutira à une forme d’ethnocide.
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Et enfin la continuité de la politique du gouvernement de, De Gaulle par la présidence de V. Giscard d’Estaing qui interdit aux antillais plusieurs pratiques caractérisant leur culture, tel que l’interdiction d’employer le créole, en dehors du cercle familial.

Le comportement arrogant de certains métropolitains amplifie la mauvaise image de ceux-ci auprès des martiniquais. A cette époque, un fort sentiment « anti-métropolitains » se constitue, marqué par plusieurs actions isolées contre les hexagonaux.

En 1981, avec l’arrivée de F. Mitterrand au pouvoir, les choses changent. Il entreprend de desserrer l’étau dans lequel les martiniquais sont pris. Des radios libres se créent, le créole est employé à l’antenne, cette langue est à nouveau autorisée aussi bien dans les familles que dans les cours d’école.

Les relations entre ces deux populations se détendent. Les martiniquais n’ont plus l’impression que l’Etat français souhaite étouffer leur culture. Sous l’ère Mitterrand, renaît une relative harmonie entre les martiniquais et les métropolitains. Aujourd’hui cette entente se prolonge, les hexagonaux ne sont plus les boucs émissaires.

Cette entente harmonieuse se développe grâce à un apaisement racial entre les communautés. La différence raciale n’a pas disparu du contexte social, elle continue à transparaître dans le discours des martiniquais. Par exemple : lorsqu’ils évoquent une personne de leur connaissance: « je te parle de Claude le chabin, pas de Claude le mulâtre. Tu sais celui qui a épousé une coolie… »Expression extraite de discussions auxquelles nous avons assistées, à plusieurs reprises, entre deux antillaises. . La racialisation demeure dans le discours quotidien. L’origine de la race est fortement intériorisée en chaque martiniquais. Cette déracialisation s’instaure lentement, elle bénéficie aux métropolitains, qui sont ainsi moins pénalisés par la couleur de leur peau au regard de la population locale.

Aujourd’hui il semble se constituer un consensus qui admet que la Martinique ne peut pas devenir indépendante dans la situation actuelle. Cet acquis bénéficie à l’installation des métropolitains sur l’île. Puisqu’ elle admet ne pas pouvoir se passer, pour l’instant, de l’aide économique de la métropole, elle tolère donc, la venue des métropolitains. Ces derniers peuvent s’installer en Martinique dans un climat social apaisé et dans des conditions d’accueil où ils peuvent se sentir relativement à l’aise. Si le discours revendiquant l’indépendance, est minoritaire, la majorité des martiniquais revendique, aujourd’hui quand même, l’autonomie.

 

Au travers de cette chronologie, nous découvrons les divers sentiments qui ont habités les martiniquais à l’égard des métropolitains, notamment en fonction des évènements qui se sont produits entre la Martinique et la métropole. Depuis la départementalisation, les métropolitains sont jugés par les locaux en fonction de leurs comportements sur l’île, ils le sont aussi par les décisions que prend l’Etat pour ce département.

 

2. La société martiniquaise, et les Autres

 

Nous allons reprendre quelques caractéristiques de la société martiniquaise, afin de voir si le fonctionnement actuel de cette société permet ou pas l’insertion, voire l’intégration, de populations extérieures. Les métropolitains étant considérés comme une population extérieure.

 

2.1. Les caractéristiques de la société martiniquaise

Nous avons évoqué au cours des chapitres de cette étude, certains aspects de la société martiniquaise. Nous allons les reprendre pour savoir s’ils peuvent faciliter l’installation de nouveaux membres dans la communauté martiniquaise.

Premier constat : la Martinique vit sur un système de famille élargie, différence fondamentale avec les métropolitains qui est un groupe non lié par la parentèle. C'est-à-dire que le réseau familial est sans cesse activé, pour quelque raison que ce soit. Les dimanches et jours fériés se passent régulièrement en famille. Le cercle des amis et des connaissances est peu développé, sauf lors de circonstances spécifiques : tel que les sorties nocturnes. Ce mode de fonctionnement semble peu facilitateur à l’insertion de personnes étrangères. Elles ne peuvent pas être englobées dans une vie sociale qui se structure surtout à partir des relations familiales. La famille martiniquaise n’est pas de type nucléaire, mais une famille élargie aux oncles, aux tantes, frères, sœurs, cousins, cousines… A moins que le métropolitain ne prenne une place au sein de la famille martiniquaise, il ne peut pas avoir accès à ces relations.

Deuxième constat : la société martiniquaise est dans un processus d’acculturation. Le processus d’acculturation vécu, est un processus négatif : l’assimilation. C’est un processus négatif puisqu’il entraîne, à terme, une dépersonnalisation des individus ou leur déculturation. Les martiniquais entreprennent un travail sur leur culture et leur identité afin de savoir qui ils sont, pour que cet aspect négatif ne soit pas irrémédiable. Cette interrogation sur leur identité a été traitée par différents auteurs locaux. Cette réflexion a permis, aux martiniquais de sortir du questionnement aliénant : qui est la recherche de soi. La création du processus de créolisation, a permis aux antillais de se référer à une culture qui leur est propre, et ne plus se sentir rattachés ou dépendants à un continent plus qu’à un autre. Le processus négatif d’acculturation ne s’arrête pas à ce dysfonctionnement. André LucrèceLucrèce André, 1994, Société et Modernité. Essai d’interprétation de la société martiniquaise nous dit qu’à présent les martiniquais savent qui ils sont, mais ils ne savent toujours pas qui ils sont par rapport aux Autres, c’est le problème de l’identification.

Lorsqu’une population est en mouvement, en changement, en recherche d’identification, comment peut-elle opérer, afin d'introduire un groupe étranger ? D’autant plus que cet étranger, le métropolitain, est singulier. Il se singularise pour deux raisons :

  • c’est à cause de l’assimilation des martiniquais à sa culture, que ces derniers se retrouvent confrontés à un processus d’acculturation. Il est possible d’imaginer que face à lui, et à ce qu’il représente (la culture assimilatrice), les martiniquais émettent une réticence à son insertion dans leur vie sociale.
  • le métropolitain peut être considéré comme un étranger spécifique : parce qu’il est à la fois, juridiquement concitoyen du martiniquais et blanc. Nous avons évoqué la position ambiguë du blanc en Martinique (les martiniquais ne savent pas trop comment se comporter face à cette population qui mêle en eux deux affects contradictoires la convoitise et la haine).

Troisième constat : la fragilité de leur culture (liée à l’acculturation), caractérise cette société. Si différents concepts ont été élaborés afin de prouver que la culture martiniquaise existe à part entière, elle n’en demeure pas moins une société jeune, et fragile. Nous pouvons définir la société martiniquaise ainsi: c’est une société de consommation, en mal de production, avec un taux de chômage élevé, une situation économique et sociale dégradée, et une culture en évolution, donc instable. La principale conséquence de cet état de faits, est la peur, l’inquiétude qui hante les membres de cette société. Peur qui s’origine de l’esclavage (le traumatisme des anciennes blessures), de la crainte du manque alimentée par la venue d’un Autre (il vient prendre quelque chose : de l’argent, du travail, des femmes…), et enfin, la menace d’être envahi par de nombreux étrangers qui s’installent sur l’île. Le martiniquais panique à l’idée de la possible disparition de sa culture et de son peuple, dans son « chez-soi ».

Face à cela la société martiniquaise a trouvé une solution inconsciente de survie qui consiste à pousser sa population à tout faire pour se différencier des métropolitains, pour prouver ainsi qu’ils existent (au moins culturellement) indépendamment de la métropole. La conséquence en est la non adaptation des métropolitains à la vie sur l’île, qui illustre, alors, leurs particularités.

Nous voyons donc ici que le rapport aux métropolitains est paradoxal. Puisque leur présence est considérée comme un moyen d’accentuer leur assimilation à la France, et donc procéder à leur changement, chose contre laquelle ils luttent. Mais elle leur permet aussi de pouvoir justement en se dissociant d’eux, affirmer leur culture.

A travers ces trois constats qui caractérisent la société martiniquaise, elle apparaît plus fragilisée et repliée sur elle-même que prête à accueillir un étranger, aussi proche soit-il. Alors cette société peut-elle admettre des étrangers en son sein ou pas ? Et si cela est possible, de quelle manière peuvent-ils y parvenir ?

 

2.2. L’accès à cette société

La société martiniquaise apparaît trop instable économiquement et socialement pour pouvoir accueillir sans danger pour elle-même des étrangers. Ce constat est indéniable. Actuellement cette société n’a pas pu concevoir un système de gestion des populations immigrantes sans se mettre en danger elle-même. Comment se protège-elle, alors, des va-et-vient incessants des métropolitains, considérés comme étrangers sur l’île, malgré leur nationalité commune avec les martiniquais ?

Nous avons repéré, les difficultés que rencontrent les métropolitains à s’insérer dans la société martiniquaise, et les moyens de protection qu’elle a instaurés. Nous avons noté que toutes les incompréhensions auxquelles se confrontent les hexagonaux, sont vécues, par ces derniers, comme des barrières entre les deux cultures. Ces différentes incompréhensions peuvent trouver une explication à partir de faits historiques, dans des expériences récentes car la période de l’esclavagisme des martiniquais, continue à produire des « scories » dans l’inconscient martiniquais. Par exemple: la relation que les martiniquais entretiennent au niveau sexuel (attitude, pour le moins, directe). Une explication plausible est donnée : elle remonte au temps de l’esclavage et démontre que les martiniquais d’aujourd’hui reproduisent l’attitude qu’avait leur maître vis-à-vis des femmes noires. Elles étaient choisies et prises pour assouvir les désirs sexuels de leurs maîtres, sans que ces derniers ne les séduisent, ni ne leur demandent leur avis. Cet acte pouvait s’effectuer sans qu’aucune parole ne soit prononcée. Certains en déduisent que la manière abrupte qu’utilisent les martiniquais lorsqu’ils abordent les jeunes filles (en formulant immédiatement leurs intentions), découlerait de cette époque.

Sans remettre en cause ces explications, nous avançons l’hypothèse que ces comportements fonctionnent comme des attitudes de protection face à l’intrusion des métropolitains. Nous pouvons nous demander si certaines conduites, ne sont pas maintenues et entretenues, plus ou moins consciemment, afin d’empêcher ou du moins compliquer l’insertion des métropolitains dans le monde fragile de la société martiniquaise. Nous pensons que ce système de barrières permet de faire un tri entre les individus qui peuvent accéder à l’insertion sociale et ceux qui sont refoulés. Cette sélection s’effectue par le franchissement de plusieurs de ces obstacles, jusqu’à ce que finalement les locaux acceptent cette personne qui a démontré sa volonté à être intégré dans la société martiniquaise en surmontant ces incompréhensions liées aux différences de culture. Nous constatons que l’intégration impose une double démarche : une intention de la part de la personne immigrante d’aller vers la culture qui l’accueille, et une volonté d’acceptation de la société de l’accepter comme nouveau membre.

Dans notre étude, nous pouvons parler d’intégration que lorsque les métropolitains ont la volonté de dépasser ces barrières culturelles. Nous pouvons prendre en exemple le rapport à la langue. Nous avons constaté que la majorité des métropolitains disent s’être familiarisés avec le créole au bout de six ou sept mois de présence sur l’île. C'est-à-dire qu’ils arrivent à comprendre une discussion. Ce constat n’est donc pas significatif d’une volonté de découverte de la culture locale. Leur compréhension du créole est toute relative, car cette langue a l’art et la manière d’employer les images, et les doubles significations. Si bien que les métropolitains pensent comprendre une discussion et n’en décryptent, en réalité que la moitié. Puisque qu’ils n’ont pas connaissance du double sens du discours. Pour décoder le créole, il est nécessaire d’avoir accès aux proverbes et aux sous-entendus qui se réfèrent aux mythes et aux contes contenus dans la cosmogonie martiniquaise. En conséquence, la compréhension du créole n’est pas la clef qui permet aux métropolitains d’être intégrés dans la société locale. En effet, les martiniquais ne savent pas si les métropolitains ont compris le sens du discours. Par contre si le métropolitain peut répondre, en s’exprimant en créole, à ce moment là tout le monde constate qu’il comprend, qu’il ne fait pas semblant. Parler créole c’est aussi montrer qu’il fait l’effort de dépasser les moqueries faites sur sa prononciation, et que donc il n’a pas peur du contact avec l’Autre. Egalement par cette démarche, il apprend les codes culturels de la culture d’accueil en s’apercevant qu’il ne peut pas parler créole avec n’importe qui et sans précaution. Car certaines personnes ont l’impression qu’il se moque d’elles lorsqu’il leur parle en créole. Apprendre à parler en créole est donc considéré comme le franchissement d’une barrière qui permet au métropolitain de s’intégrer dans la société martiniquaise.

Ce qui est demandé aux métropolitains, par le passage de ces obstacles, c’est de s’imprégner de la culture créole, et d’une certaine manière « se créoliser ». Car comme le dit F. Affergan, on ne peut intégrer que celui qui est semblable à soi, ne serait-ce que par quelques traits.

 

Nous avons noté au cours de ce chapitre que la représentation des martiniquais à l’égard des métropolitains dépend de leur comportement et de leurs actions sur l’île. Mais cette représentation peut changer en fonction des décisions que le gouvernement prend pour ce DOM. Nous savons à présent, qu’en apparence, les structures sociales de la Martinique ne sont pas aptes à assumer l’introduction de nouvelle population. Elle protège sa culture naissante, de l’intrusion des métropolitains, en établissant des barrières. Nous constatons que celles-ci peuvent être franchies par l’adoption, de certains traits culturels inhérents à cette société. Dès lors, nous pouvons dire que l’intégration des métropolitains en Martinique est possible dans la mesure où ils se créolisent.