Conclusion

 

 

Tel que nous en faisions l’hypothèse au début de notre recherche, nous avons pu constater tout au long de ce travail que la population antillaise qui vit en métropole ne peut pas être définie en terme de communauté selon les caractéristiques décrites par l’école de Chicago. Et ce pour plusieurs raisons. Les premières raisons se retrouvent dans l’histoire de la société antillaise, qui même aux Antilles n’a jamais réellement réussit à se constituer de manière collective. Même si certains auteurs, comme notamment Christine Chivallon, ont retrouvé dans le monde des cultivateurs descendants des esclaves, qui s’est crée dès l’abolition de l’esclavage, quelques formes permettant de penser qu’il existait entre eux des liens communautaires. D’autres auteurs, comme Glissant et à sa suite Affergan, ont défendu à un stade de leur réflexion l’idée que la population antillaise ne pouvait pas se penser de manière collective car elle n’avait pas d’histoire permettant aux individus d’avoir un socle commun et de se rattacher à la même vision du monde, et elle n’avait pas non plus de productions issus de leurs terres qui leur permettraient de subvenir à leurs besoins et qui les ancreraient ainsi à leur territoire. Selon ces deux éléments développés par ces auteurs dans le début des années quatre-vingt, la structure de la population antillaise ne peut se fonder sur un mode communautaire. En métropole d’autres raisons sont évoquées, comme par exemple les conditions d’émigration des Antillais. En effet l’émigration est principalement une incitation au départ programmée par l’Etat. Mais elle est aussi un projet personnel, qui se réalise de manière individuelle. De plus le caractère hétérogène de cette population n’aide pas à faire prendre conscience, aux individus qui la composent, qu’ils pourraient former un groupe.

L’espace, enfin, n’est pas non plus investi par ces migrants de manière à être visible, bien au contraire, puisque aucun quartier ou arrondissement en particulier ne peut être définit comme étant « le » quartier antillais.

Tous ces éléments nous montrent qu’il est difficile de penser et de saisir le communautaire pour cette population dans ses départements d’origine mais surtout en France métropolitaine. Cependant cela veut-il dire qu’aucune forme de regroupement n’a pu être observée dans le fait migratoire antillais ? Les problèmes d’insertion, et les difficultés qu’ont connu les premiers migrants qui sont arrivés dans l’hexagone les ont incités à se réunir et à dénoncer les conditions dans lesquelles ils vivent. Ces premières revendications se font d’abord par l’intermédiaire des luttes syndicales, mais leurs demandes ne correspondant pas uniquement aux rapports de classes, les travailleurs antillais ne sont rapidement plus soutenus par ces organismes. C’est donc la structure associative qui reprend à son compte les revendications sociales pour améliorer les conditions de vie des Antillais en métropole. Dans les années quatre-vingt jusqu’au milieu des années quatre-vingt-dix les associations sont nombreuses et elles arrivent à réunir non pas la totalité des Antillais mais une certaine partie qui n’est pas négligeable dans les premiers temps. Cependant aujourd’hui elles se font de plus en plus rares et surtout de moins en moins d’individus y adhérent. Par conséquent les associations ne jouent plus le rôle unificateur qu’elles ont eu pendant une quinzaine d’années. Alors comment les Antillais se retrouvent-ils à présent ? Quel est le lien qui les unit aujourd’hui ? A travers ce que nous avons pu observer à Marseille, nous nous sommes aperçus que ces associations constituent des « mondes sociaux » que nous avons décri comme des formes d’organisations sociales aux contours peu définis, dont les membres sont liés par le partage de perspectives semblables résultant d’un centre d’intérêt commun.

C’est par l’engagement dans un ou plusieurs de ces mondes sociaux ou par le désengagement de l’un pour adhérer à d’autres que les individus, en naviguant de cette manière, se rencontrent. Ainsi la plupart, en gardant des liens avec certaines personnes qu’ils ont connu dans les mondes sociaux où ils se sont investis antérieurement, tissent petit à petit autour d’eux un réseau de connaissances auquel il n’est pas rare qu’ils refassent appel au cours de leur vie. La structure associative n’est pas la seule forme que peut prendre un monde social, il peut s’agir d’une passion comme la musique, ou même d’un loisir comme le goût pour la lecture... Les individus se retrouvent ainsi réunis dans un même lieu par leur centre d’intérêt commun, et constituent de cette manière un monde social. Le réseau qu’a contribué à construire la participation à un monde social, et/ou la navigation entre plusieurs mondes sociaux, peut par la suite être activé en dehors de ce champ en particulier, et être utilisé en simple réseau de connaissances. La création de ces mondes sociaux antillais est faite principalement par les originaires des premières et des secondes générations, puisque les membres de la troisième génération, qui sont aujourd’hui encore relativement jeunes, ont comme modèle de référence identitaire leur famille qui est bien souvent élargie. Ils bénéficient donc des relations et des connaissances que leurs parents ont déjà développées.

L’évolution que nous venons de retracer permet-elle de voir au sein de la population antillaise un processus d’intégration au fils des années et des générations ? Pour répondre à cette question il est indispensable d’essayer de définir en quoi consiste l’intégration, car ce mot est si polysémique que selon les enjeux et les situations, chacun peut l’entendre à sa façon. Nous envisageons l’intégration comme un processus qui consiste à inclure un individu ou un groupe d’individus dans une société nouvelle, en passant par plusieurs étapes les conduisant, au terme du processus, à ne plus être considérer et à ne plus se considérer comme étrangers dans ce nouvel environnement. Ce processus demande cependant du temps, il peut ainsi durer plusieurs années, voire plusieurs générations, selon les sujetsDéfinition qui nous a été donné par Louis Bretton, directeur de l’association Espace, accueil aux étrangers, centre de ressources régional pour les acteurs de l’intégration. .

Pour le cas qui nous concerne, l’évolution entre les premiers migrants et la naissance aujourd’hui d’une troisième génération, montre que les derniers n’ont plus besoin de faire appel aux formes « classiques » de l’intégration pour revendiquer leur identité. Ces formes d’intégration sont notamment des instances extérieures qui sont chargées de faire reconnaître le groupe aux yeux de l’ensemble de la population nationale. Ces instances, qui ont été principalement les associations pour les Antillais, ont une double fonction : permettre aux originaires des Antilles d’être reconnus dans leur altérité, et donner à la société d’accueil une image (souvent stéréotypée) de cette population pour lui permettre de les identifier et ainsi de les mettre dans une catégorie où ils ne seront plus considérés comme une « menace » pour la culture nationale. Les dernières générations n’ayant plus recours à ces formes de revendications identitaires, nous pourrions penser qu’elles sont à présent parfaitement intégrées dans la société d’accueil. Cependant, comme nous le dit Didier Lapeyronnie (1999), ces sujets ont gardé une différence plus ou moins visible qui peut « altérer ou polluer » l’identité collective. Leur intégration est « pathologique ou potentiellement telle » puisque malgré eux ces individus portent l’empreinte de leur origine (ibid., p255). Ceci est d’autant plus vrai pour les Antillais que leur phénotype est le marqueur physique de leur différence. Par conséquent le soupçon est intrinsèque à l’intégration elle-même, puisque la différence apparente menace toujours de ressurgir au cœur même de l’identité collective, nationale. Donc même si ces nouvelles générations sont parfaitement intégrées, voire assimilées, elles restent différentes au sein de l’ensemble national, et sont malgré un mode de vie tout ce qu’il y a de plus « européen », obligées de faire référence à leur origine pour justifier de leur altérité phénotypique.

Ce constat nous apprend de choses essentielles sur notre société. Tout d’abord que la présence d’immigrés montre que la culture nationale est limitée dans sa capacité d’intégration puisqu’elle a échoué à en faire des nationaux comme les autres, et selon Didier Lapeyronnie « elle échouera toujours puisque la différence est directement produite par le processus d’intégration » (1999, p 256). Et deuxièmement ce constat nous apprend que notre société et par là même notre manière de pensée, est productrice de catégories entre les individus. Puisqu’en effet il nous est nécessaire de mettre dans des « cases » les éléments différents de nous, pour les comprendre et avoir ainsi l’impression de les maîtriser, comme cela a été le cas lors de l’introduction de la population antillaise en métropole.

Finalement les Antillais n’étant pas identifiables par les catégories traditionnelles du groupe qui mettent en avant la culture d’origine, on peut dire que le phénotype reste le seul élément qui marque leur différence et qui les empêche d’être totalement intégré. Nous pouvons nous demander alors, si ce phénotype reste aujourd’hui le seul garant de l’existence de la culture antillaise en métropole ou si au contraire leur identité construite sur la relation leur permettra de toujours faire exister leur culture en s’adaptant et en s’enrichissant inlassablement de chaque nouvelle situation comme l’envisage Edouard Glissant ?